Sous la clarté crue des lustres et des projecteurs dissimulés dans les massifs d’orchidées, l’eau continuait de ruisseler le long de l’uniforme de Camille Laurent. Elle tombait goutte à goutte sur les dalles de marbre blanc veiné de gris, un métronome discret mais assourdissant dans la stupeur générale.

Maître Renaud ne cilla pas. L’homme, dont la silhouette austère et le regard d’acier faisaient trembler les conseils d’administration de Paris à Genève, fit trois pas supplémentaires. Il ignora royalement les invités pétrifiés, les coupes suspendues à mi-hauteur, et la mine défaite de Victoire Delacroix. D’un geste fluide et d’une précision mécanique, il ouvrit son attaché-case en cuir noir, en sortit une cape d’alpaga sombre qu’il déploya avec déférence pour la déposer sur les épaules trempées de la jeune femme.

— Vous avez froid, Madame, dit-il d’une voix basse mais dont le timbre grave porta sans peine jusqu’aux arcades. La voiture principale est chauffée. Les dossiers sont prêts pour signature.

Camille resserra le tissu chaud contre sa gorge. Elle ne tremblait pas. Ses yeux sombres, d’une limpidité troublante, quittèrent un instant l’avocat pour balayer l’assemblée. Une trentaine de téléphones, tenus une minute plus tôt à bout de bras pour immortaliser la risée d’une humble serveuse, commencèrent à s’abaisser lentement, dans une gêne indicible.

— Maître… Maître Renaud ? balbutia Victoire, les lèvres soudain exsangues. Sa voix, d’ordinaire si arrogante et assurée, se brisa sur la dernière syllabe. Que… que faites-vous ici ? Pourquoi parlez-vous à cette fille ? C’est une soubrette ! Elle a renversé un plateau entier sur les invités ! Elle est folle !

Maître Renaud tourna lentement la tête vers la fille Delacroix. Son regard ne contenait ni colère ni mépris, seulement une indifférence glaciale, celle qu’un chirurgien réserve à un tissu mort.

— Mademoiselle Delacroix, articula-t-il avec une diction chirurgicale, je vous conseille de peser chacun de vos mots. Vous ne vous adressez pas à une serveuse. Vous êtes devant Madame Camille Laurent, présidente du directoire du fonds d’investissement Vane & Laurent Capital, propriétaire majoritaire de cet établissement depuis exactement dix-sept heures trente ce soir, et titulaire de l’ensemble des créances de Delacroix Heritage.

Un murmure parcourut la foule, pareil à une onde de choc sur une mer d’huile.

Sophie de Varenne, qui souriait encore quelques secondes plus tôt derrière sa flûte de cristal, recula d’un pas, puis d’un autre, s’éloignant physiquement de Victoire comme si cette dernière venait de contracter une maladie foudroyante et contagieuse. D’autres invités, figures éminentes de la finance et de la magistrature, échangèrent des regards d’effroi. Tout le monde à Paris connaissait le nom de Camille Laurent : l’héritière invisible, l’orpheline méthodique d’Arthur Laurent, l’homme d’affaires visionnaire mystérieusement évincé et ruiné dix ans plus tôt lors du rachat hostile de son empire hôtelier par Philippe Delacroix. Arthur Laurent s’était suicidé dans une chambre d’hôtel miteuse six mois plus tard. On disait que sa fille s’était retirée dans l’anonymat le plus total à l’étranger.

Elle n’était pas partie. Elle attendait.

— C’est… c’est une plaisanterie, ricana nerveusement Victoire, cherchant désespérément un appui parmi ses pairs. Elle promena son regard autour d’elle, mais ne rencontra que des visages fermés, des yeux fuyants. Sophie ? Dis quelque chose ! Ce n’est pas possible ! Cette fille servait des boissons il y a cinq minutes ! Regardez-la, elle est trempée, elle n’a aucune classe !

— Le raffinement ne s’achète pas avec les actions d’un père aux abois, Mademoiselle Delacroix, intervint Camille. Sa voix était d’un calme surnaturel, dénuée de tout tremblement.

Camille fit un pas vers elle. L’eau de ses chaussures laissa une empreinte nette sur la pierre.

— Pendant trois semaines, poursuivit la jeune femme, j’ai travaillé ici chaque nuit. J’ai nettoyé les cuisines, porté vos verres, ramassé vos mégots et vos miettes. Je voulais comprendre ce que vous et vos semblables aviez fait de l’Hôtel de Saint-Clair, ce joyau que mon père avait bâti avec tant de respect pour ses employés. Et j’ai vu. J’ai vu le mépris. J’ai vu comment vous traitez ceux qui n’ont rien d’autre que leur dignité pour survivre à vos caprices.

— Vous ne pouvez rien contre moi ! cria Victoire, dont la panique commençait à muer en hystérie pure. Mon père contrôle la moitié des banques de cette ville ! Vous êtes peut-être riche, mais vous n’êtes personne ! Une parvenue avec un vieux nom poussiéreux ! Maître Renaud, dites-lui ! Mon père est votre client le plus important !

L’avocat laissa échapper un soupir presque imperceptible.

— Il l’était, Mademoiselle. Jusqu’à ce matin. Votre père a gagé la totalité des actifs de Delacroix Heritage auprès d’un consortium bancaire luxembourgeois pour financer la rénovation de ses palaces et couvrir les pertes colossales de ses filiales asiatiques. Ce consortium a cédé l’intégralité de ses droits de recouvrement à Vane & Laurent Capital il y a quarante-huit heures. À l’heure où je vous parle, votre père n’est plus propriétaire de rien. Pas même de la maison où vous dormez.

La cour sembla basculer. Victoire chancela, heurtant presque le muret de la fontaine où quelques instants plus tôt gisait Camille.

À cet instant précis, la seconde portière de la berline noire s’ouvrit dans un claquement sec. Un homme âgé en sortit précipitamment, trébuchant presque sur le tapis rouge de l’entrée. Il ne portait pas de cravate, son col était déboutonné, et son visage, d’ordinaire si rougeaud et arrogant sur les photos de presse, était livide, couvert d’une sueur grasse qui faisait briller ses tempes dégarnies.

C’était Philippe Delacroix.

— Victoire ! hurla-t-il d’une voix rauque, rompue par l’effort et la terreur, fendant la haie d’invités comme un dément. Tais-toi ! Tais-toi, pour l’amour du ciel, ferme ta gueule !

— Papa ? gémit la jeune femme, ses yeux écarquillés s’illuminant d’une lueur d’espoir fébrile. Papa, regarde ce qu’ils disent ! Cette serveuse… Maître Renaud… ils prétendent que—

La claque retentit avec la force d’un coup de feu.