Au loin, dans les entrailles de la propriété, le vrombissement régulier et profond du groupe électrogène de secours fit vibrer les cloisons. Presque immédiatement, les voyants d’urgence encastrés le long des plinthes s’illuminèrent d’une lueur rouge fixe.
Le circuit est rétabli, dit Armand. Mais nous n’avons pas le temps d’attendre les secours ici. Thomas est monté par l’escalier de service extérieur. Il vient de me signaler par talkie-walkie qu’Éric a quitté les abords du parc au volant d’un tout-terrain blindé en direction de l’autoroute maritime. Il est en avance de vingt minutes sur l’embarquement.
Alors il a gagné, murmura Claire, le cœur serré par un vertige d’impuissance. Le cargo va appareiller.
Tant que je serai en vie, personne portant ce nom ne trahira la République en toute impunité, répliqua le général avec une férocité froide. Claire, tu viens avec moi. Thomas a préparé le véhicule d’intervention rapide dans l’atelier. Maman, les gendarmes de la brigade territoriale seront là dans huit minutes, l’alerte automatique est transmise. Tu tiendras ?
Fonce, Armand, ordonna Madeleine sans sourciller. Et ne reviens pas sans avoir effacé la honte qu’il a jetée sur cette maison.
Armand aida Claire à se relever. Chaque pas était une torture pour la jeune femme, mais elle serra les dents jusqu’à s’en faire saigner la lèvre inférieure. Elle ramassa le téléphone sécurisé contenant la vidéo de son agression et s’assura que la clé USB était bien scellée contre son flanc.
Ils descendirent par l’escalier métallique dérobé jusqu’à l’atelier technique attenant aux écuries. Thomas les y attendait au volant d’un pick-up lourd tout-terrain, le moteur tournant au ralenti dans un grondement rauque et puissant. Le jeune mécanicien avait le visage barbouillé de graisse et d’eau de pluie, mais son regard respirait une résolution totale.
Montez, cria Thomas au-dessus du bruit du moteur. J’ai court-circuité la porte sud du domaine. La départementale est dégagée jusqu’aux quais industriels.
Le pick-up s’élança dans la nuit avec une violence inouïe, déchirant les flaques d’eau boueuse qui recouvraient l’allée des hêtres. Armand s’installa sur le siège passager avant, le Manurhin posé sur ses cuisses, tandis que Claire s’agrippait fermement à la banquette arrière, les yeux rivés sur l’obscurité hostile qui défilait au-delà des vitres embuées.
Le trajet jusqu’au port du Havre se transforma en une course contre la montre haletante. Sous une pluie battante qui fouettait le pare-brise à une cadence infernale, Thomas maniait le véhicule avec une précision de pilote d’essai, coupant les virages sur les routes côtières sinueuses pour gagner chaque seconde précieuse.
Armand brancha la radio de bord sur les fréquences d’urgence de la capitainerie. Les échanges crépitaient à travers le haut-parleur, hachés par les parasites atmosphériques.
Ici poste central des écluses… Le cargo Santa Helena a débuté sa manœuvre de désamarrage au bassin quatre… Remorqueurs en approche… Le chenal de sortie est ouvert jusqu’à zéro trois heures quinze…
Ils ont accéléré la procédure, dit Thomas entre ses dents serrées, écrasant l’accélérateur. Éric a dû corrompre le maître de port ou falsifier les autorisations de départ d’urgence.
Il sait que nous sommes vivants, ajouta Claire. Le silence radio de ses hommes au manoir a suffi à le convaincre que son plan avait échoué. Il sait qu’il n’a plus le droit à la moindre seconde d’hésitation.
Dix minutes plus tard, le pick-up franchissait les barrières automatiques du terminal ouest dans un grand fracas de métal tordu. La zone portuaire ressemblait à un désert de fer et de béton, hérissé de grues portiques géantes semblables à des squelettes d’acier se découpant sur le ciel d’encre.
Au loin, amarré le long du quai numéro quatre, la masse colossale du Santa Helena se dressait au-dessus des eaux noires et huileuses du bassin. Les énormes aussières d’amarrage commençaient déjà à être larguées des bittes d’amarrage par une équipe de dockers complices. Le puissant bouillonnement des hélices principales soulevait déjà une écume saumâtre contre la coque rouillée du navire.
Regardez, cria Claire en pointant du doigt la rampe d’accès réservée aux passerelles de commandement.
Une silhouette solitaire vêtue d’un ciré sombre gravissait précipitamment les marches métalliques, une mallette en aluminium accrochée au poignet par une chaîne de sécurité.
Éric.
Thomas freina brutalement, faisant déraper le pick-up en travers du quai à moins de trente mètres de la coupée du navire. Les pneus crissaient sur le béton mouillé dans une gerbe d’étincelles et d’eau sale.
Armand ouvrit sa portière avant même l’arrêt complet du véhicule.
Éric, hurla la voix du général, surpassant le grondement assourdissant des moteurs diesels marins du cargo. Arrête-toi immédiatement.
Sur la passerelle, à mi-hauteur de la muraille d’acier, la silhouette se figea.
Éric Moreau se retourna lentement. À la lumière blafarde des projecteurs halogènes du quai, son visage apparaissait livide, déformé par une panique incontrôlable et une fureur désespérée. Il tenait dans sa main libre une arme de poing compacte.
Laisse-moi partir, papa, cria-t-il, la voix déchirée par le vent du large qui s’engouffrait dans le bassin. Laisse-moi monter à bord. C’est trop tard pour tes leçons de morale. Les cales sont pleines, l’équipage m’appartient. Si vous essayez de monter, ils ouvrent le feu sur vous.
Armand s’avança sur le quai, seul, sans lever son arme. Il marchait d’un pas régulier, inflexible, défiant la nuit, la pluie et le canon braqué sur sa poitrine.
Descends de cette passerelle, Éric. Rends-toi aux autorités. Ne meurs pas comme un criminel en fuite sur un bateau pourri.
Tu crois vraiment que je vais passer le restant de mes jours dans une cellule militaire à entendre ton nom me maudire, ricana Éric d’un rire hystérique qui résonna lugubrement contre les parois de tôle. J’ai passé ma vie entière à essayer de mériter ton respect. Tu ne voyais que tes morts, tes batailles passées, tes médailles inutiles. Moi, j’ai compris comment le monde fonctionne aujourd’hui. L’argent achète le pouvoir, et le pouvoir réécrit l’histoire. Je serai un roi là où je vais, tandis que toi, tu resteras le vieux général oublié qui a coulé avec son honneur imaginaire.