Armand planta ses yeux sombres dans ceux de Thomas. Le mécanicien naval ne trembla pas.

J’étais dans la cour basse pour vous rapporter le manuel d’entretien de la vedette, expliqua Thomas d’un ton sobre et dépouillé de tout artifice. J’ai entendu le vacarme depuis l’escalier de service. La porte n’était pas verrouillée. Quand j’ai franchi le seuil, Éric la tenait par la gorge contre le montant du lit. Dès qu’il m’a aperçu, il a lâché prise, s’est enfui par le couloir des domestiques menant au garage souterrain et a disparu dans la nuit. Claire était à terre, le visage en sang. Je me suis précipité pour la relever. C’est là que vous avez surgi, mon général.

Une honte cuisante envahit les traits d’Armand Moreau. L’homme qui n’avait jamais toléré la moindre injustice sur les théâtres d’opérations les plus hostiles venait de soupçonner l’homme le plus loyal de son entourage pour refuser de regarder en face le monstre qu’il avait lui-même engendré et couvert de louanges.

Pardonne-moi, Thomas, souffla Armand d’une voix presque inaudible.

Thomas inclina légèrement la tête.

Ce n’est pas à moi que vous devez des excuses, général. C’est à votre fille. Et il y a plus urgent que ma personne. Si Éric s’est enfui sans la clé USB, il sait que sa liberté se compte désormais en minutes.

Où est cette clé, Claire, demanda immédiatement le patriarche, reprenant ses réflexes de soldat.

Dans la boîte à fusibles murale, derrière le panneau de bois du dressing, répondit-elle. Il a fouillé mon sac, déchiré mes manteaux, cassé mon ordinateur, mais il n’a pas pensé à regarder là où grand-père cachait ses courriers pendant la guerre.

Madeleine esquissa une moue approbatrice.

Au moins, la mémoire familiale sert à quelque chose dans cette tragédie. Mais écoutez-moi bien, tous les trois. Éric ne va pas simplement s’envoler vers un paradis fiscal les mains vides. Ce n’est pas son genre. Il est orgueilleux et vaniteux. Il sait que s’il part maintenant, les comptes de la fondation seront saisis et les mandats d’arrêt internationaux seront lancés avant midi demain.

Que veux-tu dire, maman, demanda Armand.

Il y a un chargement final, Armand, déclara la matriarche d’un ton sépulcral. Le cargo panaméen, le Santa Helena. Il est à quai au bassin numéro quatre depuis quarante-huit heures. Éric y a consigné les avoirs secrets de la fondation sous forme de lingots d’or provenant des comptes de réserve suisses, ainsi que le dernier lot d’armement lourd. Le départ du navire était programmé pour trois heures du matin. Éric n’a plus qu’une seule issue : monter à bord de ce navire, larguer les amarres et disparaître hors des eaux territoriales européennes avec la cargaison et la fortune volée.

Armand sortit son téléphone de commandement de sa poche intérieure. Son visage s’était mué en un masque d’airain.

Je vais faire verrouiller la rade du Havre immédiatement par la préfecture maritime et le commandement de la gendarmerie nationale. Deux frégates d’intervention rapide peuvent interdire le chenal de sortie en moins de vingt minutes.

Il composa le code prioritaire de l’état-major, porta l’appareil à son oreille et attendit.

Rien.

Le général regarda l’écran. Aucun réseau. Pas la moindre barre de signal. Même la ligne cryptée d’urgence affichait une absence totale de porteuse.

Le brouilleur, lâcha Thomas en s’approchant de la haute fenêtre donnant sur le parc. Regardez dehors.

Dans la nuit noire, sous des trombes d’eau qui transformaient les pelouses centenaires en bourbiers informes, deux berlines sombres étaient stationnées à l’entrée de l’allée principale, bloquant l’accès au grand portail en fer forgé. Leurs feux de croisement étaient éteints, mais de faibles lueurs rouges pulsaient sur le toit de l’un des véhicules : un système de contre-mesures électroniques mobile.

Il n’est pas parti seul, dit Thomas d’une voix tendue. Il a engagé des professionnels pour boucler le domaine. Il ne veut pas seulement s’enfuir. Il veut s’assurer que personne ne donne l’alerte avant que son cargo ne franchisse la limite des eaux internationales.

Pire que cela, murmura Claire en se levant péniblement malgré la douleur qui lui tenaillait le flanc. Il sait que la clé USB est restée ici. S’il la laisse derrière lui, nous avons la preuve matérielle qu’il est le seul organisateur du trafic. Mais s’il met le feu au manoir après nous avoir neutralisés… tout sera détruit. Les archives officielles feront de papa le seul coupable posthume de cette conspiration, et Éric pourra vivre tranquillement sous une fausse identité à l’autre bout du monde.

Un bruit métallique résonna au bas de la façade ouest. Le claquement sec d’un verrou sauté au pied-de-biche.

Armand redressa les épaules. L’homme brisé disparaissait derrière le stratège.

Thomas, combien d’hommes estimes-tu qu’ils sont ?

Quatre, peut-être cinq d’après les deux voitures, répondit le jeune homme. Des hommes de main privés, probablement ceux qu’Éric utilisait pour convoyer les caisses sensibles vers les docks. Ils sont armés, c’est certain.

Nous ne leur laisserons pas l’initiative, déclara le général avec un calme terrifiant. Thomas, peux-tu descendre par l’escalier dérobé de l’office pour rejoindre la cave à vin ? Il y a un disjoncteur secondaire qui alimente l’ancien générateur diesel d’urgence installé sous l’orangerie. Il fonctionne sur un réseau indépendant non relié aux commutateurs du bâtiment principal.

Oui, mon général. Je connais ce système par cœur, je l’ai révisé au printemps.

Dès que le générateur sera enclenché, la ligne téléphonique filaire enterrée qui relie le domaine au poste de garde de la capitainerie se réactivera automatiquement. C’est un vieux circuit en cuivre protégé des brouilleurs modernes. Madeleine, tu restes avec Claire.

La vieille femme ne répondit pas avec des mots. Elle alla droit vers la grande armoire normande au fond de la pièce, l’ouvrit sans bruit et en sortit une boîte en chêne verni. À l’intérieur reposait un pistolet de tir sportif de calibre 22 Long Rifle et deux boîtes de cartouches pleines. Elle chargea le magasin avec des gestes précis et automatiques qui démentaient son grand âge.