Roman se figea, tournant lentement la tête vers elle, les sourcils froncés sous l’effet de l’incrédulité. Personne ne lui disait non. Jamais.

« Pardonnez-moi, reprit Claire avec une voix tremblante mais inébranlable, mais si l’infirmière monte et qu’elle ne me voit pas avec mon chariot de ménage dans le couloir ou dans la chambre comme chaque nuit, elle va se méfier. Elle sait que je termine les sols de cette aile à 2 h 45. Si je disparais, elle pourrait donner l’alerte à Mercer avant même qu’ils ne franchissent la grille. Ethan a besoin que tout paraisse normal. Et il a besoin de savoir que je ne l’abandonne pas. »

Roman scruta le visage de la jeune femme. Il y vit une détermination brute, dénuée de tout calcul personnel. Cette femme n’était pas une criminelle, elle n’était pas issue de son monde de sang et de trahison, mais elle possédait une trempe que beaucoup de ses hommes de main pouvaient lui envier.

« Très bien, lâcha Roman après un silence pesant. Tu restes dans le coin salon attenant, derrière le paravent. Tu fais semblant de plier les alèses. Quoi qu’il arrive, quoi que tu entendes, tu ne sors pas avant que je ne te le dise. Si une seule balle est tirée, tu te couches au sol et tu ne bouges plus. Est-ce clair ? »

« Parfaitement clair, monsieur. »

Roman sortit son téléphone satellite crypté et composa un code à trois chiffres. À l’autre bout, la voix grave de Marcus, son chef de la sécurité militaire, répondit à la première sonnerie.

« Patron ? »

« Marcus. Alerte rouge silencieuse. Pas d’alarmes, pas de gyrophares. Mercer et son équipe attaquent par le portail est à 3 h 15. Vance est compromise. Elle a neutralisé les caméras du secteur est ou transmis les fréquences. Isolez les terminaux extérieurs. Faites converger les équipes B et C dans la cour basse, sous couverture complète. Personne ne tire avant mon signal. Je veux Mercer vivant si possible. Le reste, vous le détruisez. »

« Bien reçu, patron. Vance est actuellement au laboratoire du rez-de-chaussée. Elle prépare un plateau. »

« Laissez-la monter. Je l’attends. »

Roman raccrocha. Il vérifia le chargeur de son arme, enclencha le silencieux d’un geste sec et se glissa dans l’ombre projetée par l’immense armoire médicale qui flanquait la porte d’entrée de la suite.

Dans la pièce, le temps s’étira comme un câble d’acier sous tension. Le seul son perceptible était le sifflement feutré de l’oxygène et le froissement méthodique du tissu que Claire maniait derrière la cloison japonaise. Sur le lit, Ethan gardait les yeux entrouverts, feignant l’absence totale de regard qui avait trompé le monde pendant vingt-deux mois.

À 2 h 42, des bruits de pas précis et réguliers résonnèrent sur le parquet du couloir. Le chariot médical en inox grinça légèrement.

La porte s’ouvrit.

Evelyn Vance entra. Âgée d’une quarantaine d’années, blonde, les traits sévères sous un masque de professionnalisme clinique, elle portait sa blouse bleue immaculée avec une élégance glaciale. Dans sa main droite, elle tenait une seringue de vingt millilitres remplie d’un liquide transparent et visqueux.

« Bonsoir, Ethan, dit-elle d’une voix mielleuse et impersonnelle. C’est l’heure de votre traitement de repos. Une longue nuit nous attend. »

Elle s’approcha du lit, totalement détendue, habituée à la passivité absolue de sa victime. Elle saisit le raccord de la voie veineuse centrale fixée au bras d’Ethan et retira le capuchon de son aiguille.

« Vous savez, murmura-t-elle en se penchant, Grant m’a promis que ce serait la dernière fois. Ce soir, votre cher frère va enfin vous rejoindre. C’est presque poétique, vous ne trouvez pas ? »

Elle n’eut pas le temps d’approcher l’aiguille du cathéter.

Une main gantée d’acier surgit de l’obscurité derrière elle, lui verrouillant la mâchoire et le cou dans une prise d’étranglement foudroyante, tandis que le canon glacé d’un silencieux venait s’enfoncer sans ménagement contre sa tempe droite.

Evelyn lâcha la seringue, qui roula sur le drap blanc sans se briser. Ses yeux s’écarquillèrent d’une terreur indicible tandis qu’elle tentait vainement de crier à travers les doigts de Roman.

« Un seul son, chuchota Roman à son oreille avec une douceur terrifiante, et je disperse ta matière grise sur le mur que Claire vient de nettoyer. »

Roman relâcha très légèrement sa prise sur sa bouche, maintenant une pression constante sur sa trachée pour lui couper le souffle.

« Monsieur… Hale… pitié… » parvint-elle à haleter, son visage devenant écarlate sous l’effet du manque d’oxygène.

« Où est le boîtier de relais pour le portail est ? demanda Roman sans élever la voix. »

« Dans… dans ma poche… de blouse… »

Roman plongea la main dans la poche de son uniforme et en sortit un petit émetteur radio ainsi qu’un téléphone portable grand public non crypté, dont l’écran affichait un fil de discussion récent. Le dernier message, reçu à 2 h 39, disait simplement : En position dans le ravin est. Prêts pour la coupure.

Roman composa une réponse avec une précision chirurgicale, imitant le style télégraphique des échanges précédents : Coupure effectuée. Entrée libre par le secteur 4.

Puis il ramassa la seringue tombée sur le lit. Il examina le liquide à la lumière de la lampe.

« Qu’est-ce que c’est, Evelyn ? Du vécuronium ? Du cisatracurium combiné à de fortes doses de benzodiazépines ? Tu l’as emprisonné dans son propre corps pendant deux ans. Tu l’as regardé souffrir chaque jour en souriant à ma table et en encaissant mes chèques. »

« C’était Mercer ! sanglota la femme, les larmes coulant sur son fard. Il menaçait ma famille… il… »

« Tu n’as pas de famille, Evelyn, coupa Roman d’une voix blanche. J’ai fait vérifier tes comptes il y a dix minutes par mes financiers. Tu as un compte numéroté aux îles Caïmans sur lequel deux millions de dollars ont été versés par tranches trimestrielles depuis deux ans. Tu as vendu mon frère au prix d’un appartement sur Park Avenue. »