Arrivé devant la double porte en chêne massif de l’aile médicale, Roman s’arrêta. À travers l’interstice laissé entrouvert, la lueur dorée d’une veilleuse découpait la silhouette de Claire Dawson. La jeune femme n’avait pas bougé. Elle était toujours assise sur le tabouret roulant, ses larges mains enveloppant celle d’Ethan, murmurant des paroles d’apaisement d’une voix si basse qu’elle se confondait avec le ronronnement régulier du respirateur.
Roman poussa la porte sans faire crisser les gonds.
Claire sursauta violemment. Elle se leva d’un bond, son corps ample heurtant la table de chevet avec un bruit mat. En découvrant Roman dans l’encadrement, sa pâleur devint spectrale. Elle connaissait la réputation de l’homme qui payait son salaire. À Chicago, on disait que Roman Hale n’avait jamais accordé de seconde chance à personne. Ses yeux glissèrent brièvement vers le renflement sous la veste cintrée du maître des lieux, et sa gorge se noua.
« Monsieur Hale… balbutia-t-elle en reculant d’un demi-pas, les mains ouvertes en signe de reddition. Je… je faisais seulement mon travail. Je vous jure que je ne voulais pas le déranger… »
Roman leva une main gantée de cuir pour lui intimer le silence. Son regard ne se posa pas immédiatement sur elle, mais sur son frère.
Sur le lit, Ethan avait la tête tournée vers l’entrée. Ses yeux, d’un gris d’orage identique à ceux de Roman, ne flottaient plus dans le vide. Ils étaient fixés sur lui, vibrants d’une intensité insoutenable. Deux années de ténèbres, de captivité physique et d’impuissance semblaient s’y consumer en un éclat incandescent.
Roman s’approcha du lit avec une lenteur calculée. Il tomba presque à genoux au chevet d’Ethan, posant sa paume nue contre la joue tiède de son jumeau. Les mâchoires de Roman, d’ordinaire fermées comme un étau, tremblèrent imperceptiblement.
« Ethan… » murmura le parrain de Chicago, et ce seul mot écorcha sa gorge comme du verre brisé.
Ethan cligna des yeux. Une fois. Délibéré. Solennel.
Un râle étranglé s’échappa de la poitrine d’Ethan, un son guttural et douloureux qui témoignait de l’effort monumental déployé par son cortex pour forcer ses cordes vocales atrophiées à réagir. Roman ferma les paupières un instant pour maîtriser la brûlure derrière ses yeux. Quand il les rouvrit, l’homme impitoyable était revenu, mais une résolution nouvelle et dévastatrice animait son regard.
Il se tourna vers Claire. La femme de ménage se tenait droite, les épaules tendues, refusant de baisser les yeux malgré la terreur évidente qui l’habitait. Roman prit la mesure de cette femme qu’il avait jusqu’alors ignorée : des vêtements ordinaires, des mains abîmées par l’eau de javel et le travail acharné, mais un regard d’une droiture et d’un courage qu’il n’avait que rarement croisés parmi ses lieutenants les plus endurcis.
« La planche, ordonna Roman d’une voix rauque mais calme. Donne-la-moi. »
Claire hésita une fraction de seconde, puis ramassa la planche alphabétique plastifiée posée sur les draps et la lui tendit à deux mains.
« Monsieur Hale… la nuit dernière, j’ai remarqué que ses pupilles réagissaient différemment quand l’infirmière lui injectait sa solution, expliqua-t-elle avec une urgence contenue. Dès que le produit passait dans la perfusion, il sombrait dans une léthargie totale. Mais ce soir, la poche s’est vidée plus vite, et elle n’est pas revenue à temps pour le renouveler. C’est là que j’ai vu ses doigts bouger contre le drap. Je savais qu’il n’était pas mort à l’intérieur. »
Roman ne répondit pas. Il plaça le carton devant les yeux d’Ethan et commença à égrener l’alphabet d’une voix basse et rythmée.
A… B… C… D…
Ethan cligna.
E… V… E… L… Y… N.
Evelyn. Evelyn Vance, l’infirmière en chef diplômée de Columbia, recommandée par les plus hautes autorités hospitalières de l’Illinois, grassement payée à hauteur de quarante mille dollars par mois pour veiller sur le frère du roi de Chicago.
« Elle te donne quoi ? » demanda Roman, les dents serrées.
Ethan fournit les lettres une à une dans un effort héroïque :
P… A… R… A… L… Y… T… I… Q… U… E… D… O… S… E… F… A… I… B… L… E.
Puis, après une pause où son souffle se fit plus saccadé :
M… E… R… C… E… R… 3… H…
Roman retint son souffle. L’air dans la pièce sembla se raréfier brutalement. Claire porta une main à sa bouche pour étouffer un cri d’effroi.
« Trois heures ? répéta Roman en articulant chaque syllabe. Grant Mercer arrive ici à trois heures ? »
Un clignement net. Suivi immédiatement d’un autre message :
T… R… A… H… I… S… O… N… P… O… R… T… A… I… L… E… S… T.
Le plan se dessinait dans l’esprit tactique de Roman avec une clarté limpide et sanglante. Mercer ne s’était pas contenté de mutiler Ethan deux ans auparavant. Il s’était assuré qu’Ethan ne puisse jamais révéler ce qu’il savait des ramifications de son organisation, tout en maintenant un cheval de Troie au cœur du sanctuaire des Hale. Evelyn Vance ne se contentait pas de maintenir Ethan dans un coma pharmacologique artificiel pour empêcher sa rééducation ; elle transmettait les horaires des patrouilles, les codes d’accès et préparait le terrain pour un assaut final destiné à décapiter définitivement l’empire des Hale.
Roman jeta un coup d’œil à sa montre de platine. Il était 2 h 28. Dans moins de vingt minutes, l’infirmière allait monter pour administrer l’injection suivante avant l’arrivée du commando de Mercer.
Roman se redressa de toute sa hauteur. Son costume sombre semblait absorber la lumière.
« Claire, dit-il sans la regarder. »
« Oui, monsieur ? »
« Tu as sauvé la vie de mon frère ce soir. Ce qui signifie que tu as sauvé la mienne. Pour cela, ta dette envers ce monde est effacée, et le mien t’appartiendra toujours. Mais maintenant, tu dois aller dans la pièce sécurisée au sous-sol. Marcus va t’y escorter. »
Claire secoua la tête avec une fermeté inattendue.
« Non, monsieur Hale. »