La doyenne Vaneau s’approcha alors du couple, un sourire discret mais chaleureux aux lèvres. Elle jeta un bref coup d’œil vers la porte par laquelle Camille venait de disparaître, puis se tourna vers Élise.
— Mademoiselle… ou plutôt Madame Delcroix-Morvan, dit la doyenne avec une pointe de malice savante. Je dois vous confier un secret. Lorsque votre mémoire est arrivé sur mon bureau sans nom d’auteur, sous numéro d’anonymat comme l’exige le règlement pour les grands prix, j’ai tout de suite reconnu votre rigueur stylistique. Personne d’autre dans cette promotion ne maniait le droit constitutionnel comparé avec une telle maîtrise. Votre mari aurait pu être le président de la République que cela n’aurait rien changé à votre triomphe d’aujourd’hui. Vous l’avez mérité, chaque virgule, chaque point.
— Merci, Madame la Doyenne, murmura Élise, profondément touchée par cet hommage sincère.
— Prenez soin de vous maintenant. Et prenez soin de cet enfant. Le monde a désespérément besoin de juristes qui possèdent à la fois une tête brillante et un cœur inébranlable.
Après quelques échanges chaleureux avec les autres membres de la faculté et quelques félicitations sincères d’anciens camarades qui s’excusaient discrètement de n’avoir pas su prendre sa défense plus tôt, Élise et Antoine quittèrent lentement l’établissement.
L’air de la fin d’après-midi était doux, parfumé par les tilleuls en fleur qui bordaient le boulevard Saint-Germain. Le soleil déclinant dorait les façades haussmanniennes d’une lumière ambrée. Alors qu’ils descendaient les marches monumentales de la faculté, Élise s’arrêta un instant pour contempler la ville qui s’étendait devant elle.
Elle posa sa main sur son ventre. Une petite secousse vive et nette lui répondit de l’intérieur, comme un écho complice à la tempête qu’ils venaient de traverser ensemble.
— Tu as senti ? demanda-t-elle à Antoine en prenant sa main pour la guider contre le tissu de sa robe.
Antoine sourit, les yeux embués d’une joie pure en sentant le mouvement vigoureux sous sa paume.
— Il sait déjà que sa mère a gagné, dit-il doucement.
— Nous avons gagné, corrigea Élise en s’appuyant contre son bras.
Les jugements mesquins, les sourires narquois et le mépris des apparences s’étaient dissous dans la clarté de cette journée mémorable. Rien de ce qui avait été dit dans l’ombre n’avait pu résister à la lumière éclatante du travail et de la vérité. En avançant côte à côte le long de l’avenue baignée d’or, Élise savait que le chemin à venir serait encore parsemé de défis, mais elle n’avait plus peur de rien. Elle avait prouvé au monde, et surtout à elle-même, que la véritable noblesse ne se proclame pas dans les salons : elle se conquiert dans le silence, la droiture et le refus absolu de courber l’échine.