Ses paroles, prononcées sans aucune colère, portaient en elles le poids irréfutable du courage. Des bravos retentirent depuis le balcon supérieur où les familles des lauréats s’étaient massées. Antoine, les yeux brillants d’une émotion qu’il ne cherchait plus à dissimuler, applaudissait lentement, ses épaules enfin détendues.

La doyenne reprit la parole pour clore officiellement la cérémonie, mais déjà, la rigueur protocolaire s’effaçait au profit de l’effervescence. Dès que les lumières de la grande verrière s’allumèrent, annonçant le passage vers le grand hall pour le cocktail officiel, la foule se mit en mouvement.

Mais la tension n’était pas retombée ; elle avait simplement changé de terrain.

En descendant de l’estrade, Élise fut immédiatement entourée par plusieurs professeurs qui souhaitaient discuter des conclusions de son mémoire. Parmi eux se trouvait le professeur Marchand, un vieil universitaire réputé intraitable, qui lui serra la main avec une ferveur inattendue.

— Votre analyse sur les clauses de sauvegarde financière était d’une précision chirurgicale, Élise. Lorsque vous nous avez transmis vos chapitres par voie numérique en mars dernier, alors même que nous savions que vous étiez hospitalisée pour des complications, nous avons compris que vous aviez quelque chose d’exceptionnel. Le courage intellectuel ne s’apprend pas dans les livres ; on le possède ou pas.

— Merci, Monsieur le Professeur. Vos exigences m’ont portée quand tout le reste devenait lourd, répondit-elle avec humilité.

À quelques mètres de là, Camille tentait désespérément de regrouper ses alliées. Mais l’atmosphère avait radicalement changé. Léa s’était déjà éloignée sous prétexte de retrouver ses parents, évitant de croiser le regard furieux de son amie. Quant à Chloé, elle se tenait les bras croisés, visiblement embarrassée par le spectacle que Camille avait offert plus tôt dans la journée.

— Tu te rends compte de ce qu’elle vient de faire ? siffla Camille entre ses dents, sa voix sifflante trahissant une panique mal contenue. Elle a tout manigancé. Elle s’est fait passer pour la victime sacrificielle pour attirer la bienveillance du jury. Mon père connaît très bien le président de Delcroix. Cela ne se passera pas comme ça. C’est une imposture pure et simple !

— Tais-toi, Camille, murmura Chloé avec une lassitude froide. Arrête, vraiment. Tout le monde nous regarde. Et franchement… son mémoire faisait trois cents pages. Tu n’en as écrit que soixante-dix en sous-traitant la moitié à des étudiants de licence. Tout le monde le sait ici.

Le coup porta droit au cœur. Camille écarquilla les yeux, horrifiée par la trahison de celle qu’elle considérait comme sa suivante dévouée.

— Comment oses-tu ? Après tout ce que ma famille a fait pour toi ? Pour ton stage d’été ?

— Ta famille ne m’a rien donné que je n’aie payé de mon humiliation quotidienne, répliqua Chloé d’une voix sourde avant de tourner les talons pour disparaître dans la foule.

Isolée, le souffle court, Camille sentit le sol se dérober sous ses pas. L’orgueil blessé est un poison qui pousse aux pires extrémités. Au lieu de battre en retraite et de quitter discrètement les lieux pour préserver ce qui lui restait de dignité, elle se laissa submerger par une rage aveugle. Elle vit Élise se diriger vers les portes du fond, là où Antoine attendait patiemment, un bouquet d’anémones blanches à la main.

Pour Camille, cet homme était la dernière faille exploitable. Durant des mois, elle avait répandu la rumeur selon laquelle le père de l’enfant était un fantôme, un homme marié ou un individu indigne qui avait abandonné Élise dès l’annonce de la grossesse. Si elle pouvait humilier cet homme, si elle pouvait prouver qu’Élise fréquentait quelqu’un de douteux, elle pourrait peut-être encore ternir la pureté de cette victoire.

Ignorant les regards intrigués, Camille traversa le hall d’un pas saccadé, ses talons hauts claquant avec une violence sèche sur les dalles de marbre. Elle s’interposa brusquement entre Élise et Antoine au moment même où la jeune femme s’approchait de lui.

— Quelle comédie touchante, lança Camille d’une voix forte, calculée pour attirer l’attention des personnalités encore présentes à proximité. La sainte mère courage et son mystérieux protecteur. Dis-moi, Élise, tu as enfin réussi à lui faire reconnaître l’enfant pour venir parader ici, ou bien tu l’as payé pour qu’il vienne jouer les pères modèles devant le corps professoral ?

Un silence de mort s’abattit instantanément sur le cercle immédiat d’invités. Plusieurs enseignants s’arrêtèrent, choqués par la grossièreté inouïe de l’attaque.

Antoine ne broncha pas. Son visage ne trahit aucune colère immédiate, seulement une gravité impressionnante. Il toisa Camille avec une froideur qui fit vaciller l’assurance factice de la jeune femme. Grand, vêtu d’un costume d’une coupe impeccable mais sobre, il dégageait une autorité naturelle qui contrastait violemment avec les gesticulations de son interlocutrice.

— Vous devriez mesurer vos paroles, mademoiselle, dit Antoine d’un ton posé, presque doux, mais vibrant d’une menace contenue. Les couloirs d’une université ne sont pas un dépotoir pour vos rancœurs d’enfant gâtée.

— Vous ne savez même pas qui je suis ! tempêta Camille, perdant totalement le contrôle. Mon père est Maître Belmont ! Il siège au conseil de surveillance de cette faculté ! Vous n’avez aucun droit de me parler sur ce ton, vous et cette intrigante ! Vous croyez que quelques bonnes notes vont effacer la réalité ? Vous n’êtes rien, ni l’un ni l’autre !

À ce moment précis, un homme d’une cinquantaine d’années, aux tempes argentées, portant la rosette de la Légion d’honneur au revers de sa veste, fendit la foule en hâte. C’était Richard Belmont, le père de Camille, qui venait d’arriver pour assister à la fin de la cérémonie et au cocktail mondain. En entendant les éclats de voix de sa fille, il avait accéléré le pas, pensant sans doute devoir la secourir face à des importuns.

— Camille ! Que se passe-t-il ici ? Pourquoi ce vacarme ? s’écria-t-il d’une voix réprobatrice en posant une main sur le bras de sa fille.

Camille se tourna vers son père avec une expression de triomphe hystérique. Elle croyait tenir sa revanche, l’autorité paternelle venant enfin écraser ces marginaux qui osaient lui faire de l’ombre.