— Papa ! C’est cette fille, Élise Morvan, et cet individu impoli. Ils m’ont insultée parce que j’ai souligné les irrégularités de son cursus ! Et ils osent prétendre à la bourse Delcroix alors que tu sais très bien que cette place me revient !
Richard Belmont tourna la tête vers Élise, l’air agacé, puis son regard glissa vers l’homme qui se tenait à ses côtés.
Ce qui se produisit alors laissa Camille et l’ensemble des témoins muets de stupeur.
Le visage de Richard Belmont se décomposa littéralement. Les couleurs quittèrent ses joues, laissant place à une pâleur cadavérique. Sa main tomba du bras de sa fille comme si elle venait d’être brûlée. Ses lèvres s’entrouvrirent sans qu’aucun son intelligible n’en sorte pendant plusieurs secondes.
— Mon… Monsieur Delcroix ? balbutia enfin le grand avocat d’affaires, sa voix brisée par une déférence paniquée. Monsieur Antoine Delcroix ?
Un frémissement parcourut l’assistance.
Camille regarda son père, puis Antoine, puis de nouveau son père. Ses yeux semblaient prêts à sortir de leurs orbites.
— Quoi ? Papa, de quoi tu parles ? C’est lui ? Ce n’est pas possible !
Antoine Delcroix ne quitta pas des yeux le père de Camille. Son regard était désormais aussi tranchant qu’une lame d’acier.
— Bonjour, Maître Belmont, dit Antoine d’une voix d’un calme glacial. Je ne savais pas que vous encouragiez votre fille à diffamer publiquement les lauréats de cette université, ni à porter des accusations calomnieuses sur la vie privée de notre future associée.
Richard Belmont essuya une goutte de sueur qui perlait sur son front, visiblement terrifié par les conséquences désastreuses de la scène qui venait de se dérouler sous les yeux des doyens et des magistrats présents.
— Monsieur Delcroix… je… je vous présente mes excuses les plus sincères. Ma fille est épuisée par les examens, elle ne sait absolument pas ce qu’elle dit. Elle ignore tout de votre implication… de vos liens…
— Votre fille sait très exactement ce qu’elle fait, coupa Antoine avec une fermeté implacable. Depuis huit mois, elle harcèle, dénigre et humilie Élise. Elle a tenté de monter les autres étudiants contre elle, a répandu des mensonges abjects dans les couloirs, simplement parce qu’elle ne supportait pas l’idée qu’une femme issue d’un milieu modeste, travaillant seule pour financer ses études et portant un enfant, soit infiniment plus brillante et digne qu’elle.
Camille semblait suffoquer. Chaque mot résonnait comme un coup de massue.
— Mais… si tu es Antoine Delcroix… pourquoi elle… pourquoi vous… balbutia Camille, son arrogance anéantie par la vérité qui se dévoilait enfin.
Élise s’avança d’un pas, posant une main protectrice sur le revers de la veste d’Antoine. Son calme contrastait magnifiquement avec la panique hideuse qui défigurait le visage de Camille.
— Parce que je n’ai jamais eu besoin de son nom, Camille, répondit Élise d’une voix douce et assurée. Antoine est mon époux depuis deux ans. Mais nous avions convenu, dès mon inscription dans ce master, que je n’utiliserais ni sa notoriété, ni ses relations, ni son influence. Je me suis inscrite sous mon nom de jeune fille. Je voulais que chaque note, chaque mention, chaque page de mon mémoire ne soient dues qu’à mon propre travail. Antoine n’a jamais lu une seule ligne de mes travaux avant qu’ils ne soient officiellement déposés auprès du rectorat.
Elle marqua une pause, regardant Camille droit dans les yeux.
— Vous pensiez que le silence était un aveu de faiblesse. Vous pensiez que parce que je ne répondais pas à vos railleries, j’avais honte de porter cet enfant. Vous n’avez jamais compris que la dignité ne s’achète pas avec l’argent de son père, et que le véritable pouvoir ne consiste pas à rabaisser les autres, mais à s’élever par son propre effort.
Un silence religieux régnait dans le grand hall. Tous les regards convergeaient vers Camille, dont l’humiliation était désormais totale, publique et irréparable. Les personnes qui, le matin même, riaient encore de ses bons mots s’étaient ostensiblement écartées, la laissant seule au milieu du marbre froid avec son père dévasté.
Richard Belmont se tourna vers sa fille, le visage empourpré de colère et de honte.
— Tais-toi et sors d’ici immédiatement, ordonna-t-il dans un murmure furieux. Rentre à la maison. Tu as détruit en cinq minutes ce que j’ai mis dix ans à bâtir avec le directoire Delcroix. Pas un mot de plus. Sors !
Camille ravala un sanglot convulsif. Les larmes de rage et de honte qui brûlaient ses yeux débordèrent enfin sur ses joues, ruinant son maquillage parfait. Elle baissa la tête, incapable de soutenir le mépris silencieux qui émanait de la foule des étudiants, des professeurs et des invités de marque. Serrant son sac de luxe contre sa poitrine comme un bouclier inutile, elle fit volte-face et s’enfuit précipitamment à travers les lourdes portes en fer forgé, sous les yeux impavides des vigiles.
Richard Belmont tenta une dernière courbette, le dos courbé, implorant du regard une clémence qu’il savait improbable.
— Monsieur Delcroix… Élise… Maître Morvan… nous rediscuterons de notre partenariat dans un cadre plus propice, j’espère…
— Notre cabinet d’audit réexaminera la question lundi matin, Maître Belmont, trancha Antoine d’un ton qui ne laissait aucune place à l’équivoque. Mais sachez que nous accordons autant d’importance à l’intégrité morale de nos partenaires qu’à leurs compétences juridiques. Vous devriez méditer cela. Bonne fin de journée.
Sans attendre de réponse, Antoine se détourna de l’avocat dépité. L’expression de son visage changea instantanément lorsqu’il posa les yeux sur sa femme. La dureté laissa place à une tendresse infinie, une fierté lumineuse qui réchauffait l’air autour d’eux.
Il lui tendit le bouquet d’anémones blanches.
— Tu as été admirable, murmura-t-il en effleurant sa joue du bout des doigts.
— Je n’ai fait que dire la vérité, répondit-elle avec un faible sourire, sentant la fatigue accumulée retomber doucement sur ses épaules.
— Non, tu as fait bien plus que cela. Tu as montré à tout le monde qui tu étais réellement.