Ambre a regardé les visages de cette famille qu’elle avait observée dans l’ombre pendant des années. Une famille brisée, agenouillée dans la poussière d’un hôpital maudit, détruite par un secret vieux de trente ans.
Elle a levé la main au-dessus du clavier.
Dix secondes.
Cinq secondes.
À la dernière seconde, Ambre a appuyé sur la touche ÉCHAP. Le décompte s’est arrêté. L’écran est devenu noir.
ÉPILOGUE — LA CHAIR ET LES CENDRES
Deux jours plus tard, la pluie avait enfin cessé sur la ville.
Nous étions réunis dans la petite clairière au fond des bois, là où Éléonore avait perdu la vie quatre mois plus tôt.
Il n’y avait pas de policiers. Pas de journalistes. Seule notre famille reconstruite sur les ruines du passé.
Les restes d’Éléonore avaient été déterrés par mon père et Ambre la nuit précédente. Nous avons brûlé son corps selon les rituels anciens, laissant ses cendres s’envoler dans le vent du matin au-dessus de la vallée.
Ma mère s’est retirée de toute vie sociale. Elle a vendu la maison familiale et a versé l’intégralité de l’argent à des associations de protection des enfants victimes de trafics. Elle vit désormais seule dans un petit appartement, consacrant le reste de ses jours à tenter d’expier sa faute.
Élodie a commencé une thérapie intensive. Elle n’a pas été dénoncée à la police, Ambre ayant estimé que la prison mentale dans laquelle Élodie vivait depuis la mort de leur sœur était une peine bien plus lourde que n’importe quelle condamnation judiciaire.
Quant à Ambre… elle n’a pas quitté notre ville.
Hier après-midi, nous étions assises toutes les trois — Élodie, Ambre et moi — à la terrasse d’un café discret. En observant leurs deux visages rigoureusement identiques de chaque côté de la table, j’ai réalisé à quel point la vie pouvait être étrange et cruelle.
« À quoi tu penses ? » m’a demandé Ambre en posant sa main sur la mienne.
« Je me disais que nous avons passé trente ans à nous construire sur un mensonge », ai-je répondu en souriant légèrement. « Mais qu’au moins, aujourd’hui, nous allons pouvoir construire notre avenir sur la vérité. »
Ambre a regardé Élodie, puis a tourné son regard vers le ciel bleu qui perçait enfin à travers les nuages.
« La vérité ne guérit pas tout », a dit Ambre doucement. « Mais elle permet enfin de respirer. »
Le gâteau d’anniversaire écrasé sur le visage de notre mère deux jours plus tôt semblait appartenir à une autre existence. La fête était terminée. Le cauchemar était passé. Et pour la première fois depuis trente ans, les filles perdues de la clinique Saint-Jude n’étaient plus des spectres dans la nuit, mais des vivantes prêtes à réapprendre à s’aimer.