« Je nous ai sauvés ! » s’est écriée ma mère. « Vaneck a rédigé un faux certificat de décès pour le bébé le plus faible. Il a mis un corps de fœtus mort-né anonyme dans le cercueil scellé. Et il a donné Éléonore à cette famille ! J’ai fait ça pour que vous puissiez survivre ! »
« Et le gâteau ? » s’est intervenue Élodie, la voix chargée de dégoût. « Et ta promesse ? Pourquoi tu as dit au restaurant que tu me protégeais ? »
Ma mère s’est retournée complètement vers Élodie. Son regard n’était plus rempli de honte, mais d’une profonde terreur tragique.
« Parce que ce n’est pas Éléonore qui vient de m’appeler, Élodie. »
Un silence glacial s’est réinstallé dans la voiture.
« De quoi tu parles ? » dis-je, sentant les poils de mes bras se dresser. « C’était sa voix ! Elle a dit ‘Maman pourquoi tu lui as encore menti’ ! »
« Il y a six mois », expliqua ma mère, « Éléonore m’a retrouvée. Elle a découvert la vérité sur ses origines après la mort de ses parents adoptifs. Elle était folle de rage. Elle voulait tout détruire. Elle voulait me dénoncer, ruiner notre famille, vous révéler la vérité de la pire des manières. »
Ma mère s’interrompit, fixant Élodie droit dans les yeux.
« Élodie… tu te souviens de ton accident de voiture il y a quatre mois ? Cette sortie de route sur la départementale dont tu es sortie indemne, mais où tu prétendais avoir percuté quelqu’un qui a disparu dans les bois ? »
Élodie est devenue livide. Ses lèvres ont commencé à trembler.
« Ce soir-là », chuchota ma mère, « ce n’était pas un animal. Ni un piéton anonyme. C’était Éléonore. Elle était venue te confronter. Vous vous êtes disputées au bord de la route. Tu l’as poussée… elle a glissé dans le ravin. Et quand tu m’as appelée en pleurs, paniquée, m’avouant que tu venais de tuer une femme qui te ressemblait comme deux gouttes d’eau… c’est moi qui suis venue. C’est moi qui ai nettoyé la scène. C’est moi qui ai caché le corps d’Éléonore dans la forêt pour te protéger, toi ! »
Je suis restée bouche bée, incapable de faire le moindre mouvement. Je regardais ma sœur Élodie. La même Élodie avec qui j’avais grandi, partagé mes jouets, mes secrets.
Élodie secouait la tête frénétiquement.
« Non… non, c’est faux ! Elle était morte ! Je l’ai vue ne plus respirer ! Son crâne avait frappé une pierre ! Elle n’avait plus de pouls ! »
« Alors », demanda mon père, le visage tordu par une horreur indicible, « SI ÉLÉONORE EST MORTE IL Y A QUATRE MOIS DANS CE RAVIN… QUI VIENT DE TÉLÉPHONER ?! »
PARTIE 4 — LA TROISIÈME OMBRE
Le téléphone de ma mère s’est rallumé instantanément sur le tableau de bord.
Pas de sonnerie cette fois. Juste un message vocal qui s’est lancé automatiquement, haut-parleur activé par une commande à distance.
La même voix retentit, accompagnant le bruit d’une pluie battante et le vent qui s’engouffrait dans une pièce vide :
« Vous avez toujours pensé que les triplées étaient trois filles identiques… Mais le docteur Vaneck n’a pas seulement vendu une fille cette nuit-là. Maman… tu étais tellement sous l’effet des sédatifs après l’accouchement. Tu n’as jamais vérifié les dossiers complets. Vaneck n’a pas accouché trois bébés. Il en a accouché quatre. »
Mon cœur a manqué un battement.
« Des quadruplées. Deux filles… et deux autres emmenées dans la même nuit. Éléonore et moi. Éléonore est bien morte dans ce ravin, Élodie. Tu as tué notre sœur. Mais tu ne m’as pas tuée, MOI. Et ce soir, il est temps que toute la famille rembourse sa dette. »
L’écran du GPS de la voiture de mon père s’est soudainement allumé tout seul. La carte s’est affichée, traçant automatiquement un itinéraire vers un point précis situé à dix kilomètres de là : l’ancienne maternité abandonnée de Saint-Jude, fermée depuis plus de vingt ans.
En bas de l’écran du GPS, un texte s’est inscrit en lettres rouges :
SI VOUS N’ARRIVEZ PAS DANS 15 MINUTES, LE DOSSIER COMPLET DE VENTE D’ENFANTS ET LES PREUVES DU MEURTRE D’ÉLÉONORE SERONT ENVOYÉS À LA POLICE ET À TOUS LES MÉDIAS DU PAYS.
Mon père n’a pas réfléchi une seconde. Il a écrasé la pédale d’accélérateur. Les pneus ont crissé sur l’asphalte mouillé et la voiture s’est jetée dans la nuit noire.
À l’arrière, Élodie pleurait toutes les larmes de son corps, prostrée en position fœtale.
« Je ne voulais pas la tuer… », répétait-elle en boucle. « Elle m’a agressée sur la route, elle criait que j’avais volé sa vie, qu’elle aurait dû être à ma place… Je l’ai juste poussée pour me défendre ! »
« Tais-toi Élodie ! » a crié mon père, fou de rage et de douleur. « Tais-toi ! »
Ma mère, elle, ne disait plus rien. Elle regardait la route défiler sous la pluie battante. Son secret, enfoui depuis trente ans pour sauver sa famille de la misère, venait de se transformer en un monstre à plusieurs têtes qui s’apprêtait à devorer tout ce qu’elle avait construit.
Et moi, au milieu de ce cauchemar, je me rendais compte que ma vie entière reposait sur un monceau de mensonges. La famille idéale, le petit restaurant chaleureux, les anniversaires simples… tout cela n’était qu’un décor de théâtre érigé au-dessus d’un abîme de crimes et de trahisons.
PARTIE 5 — L’HÔPITAL FANTÔME
L’ancien bâtiment de la clinique Saint-Jude dressait sa silhouette sombre contre le ciel orageux. Les vitres étaient brisées, le béton rongé par l’humidité et le lierre sauvage. La structure ressemblait à une carcasse abandonnée au milieu des arbres.
Mon père a garé la voiture brusquement devant le grand portail rouillé. Nous sommes tous sortis sous la pluie glaciale.