« Attendez », dis-je en attrapant le bras de mon père. « C’est un piège. On ne sait pas de quoi elle est capable ! »
« On n’a pas le choix, Léa », a répondu mon père d’une voix vide. « Tout est déjà détruit de toute façon. »
Nous avons pénétré dans le bâtiment en passant par les portes cassées du hall d’accueil. L’odeur de moisissure, d’éther éventé et de poussière nous a pris à la gorge. Seule la lumière de nos téléphones éclairait les couloirs obscurs parsemés de gravats et de brancards abandonnés.
Des flèches peintes à la peinture fraîche rouge sur les murs nous indiquaient la direction à suivre : SALLLE D’ACCOUCHEMENT – BLOC 3.
Nous avancions en silence, nos pas résonnant tragiquement dans les longs couloirs vides. Élodie tremblait tellement qu’elle devait s’agripper à mon manteau.
Arrivés devant la lourde porte en métal du Bloc 3, celle-ci s’est ouverte lentement dans un grincement métallique de mauvais augure.
La pièce était vaste. Au centre, sous un projecteur de chantier alimenté par un groupe électrogène qui ronronnait dans un coin, se trouvait une table d’accouchement rouillée.
Assise sur cette table, une femme nous attendait.
Elle portait un trench-coat sombre, imbibé d’eau. Quand la lumière de nos téléphones a éclairé son visage, un frisson collectif nous a traversés.
C’était Élodie. Ou plutôt, son double exact. Mais ses yeux n’avaient rien à voir avec ceux de ma sœur. Ils étaient froids, d’une neutralité terrifiante, comme purgés de toute humanité.
À ses pieds se trouvaient deux petits coffres en métal et un ordinateur portable grand ouvert.
« Bienvenue à la réunion de famille », a dit la femme d’une voix calme.
« Qui es-tu ? » a demandé ma mère en faisant un pas en avant, les mains suppliantes. « Mon dieu… comment tu t’appelles ? »
La femme a eu un petit rire amer, sans aucune joie.
« Le docteur Vaneck ne s’est pas donné la peine de me donner un prénom quand il m’a vendue à ce réseau de trafiquants en Espagne, maman. Là-bas, j’étais juste le numéro 404. J’ai mis vingt-cinq ans à m’évader de cette enfer, à reconstruire une identité. Et quand j’ai enfin retrouvé ma sœur jumelle Éléonore… vous l’avez tuée. »
Elle a pointé un doigt accusateur vers Élodie.
« Tu l’as poussée dans ce ravin. Et maman a enterré son corps comme elle avait enterré notre existence trente ans plus tôt. Vous êtes des monstres. Tous autant que vous êtes. »
« Ce n’est pas vrai ! » s’est écriée ma mère. « Je croyais que tu étais morte ! Vaneck m’a trompée ! Il m’a dit qu’il n’y avait qu’un seul enfant supplémentaire ! »
« MENTEUSE ! » a hurlé la quatrième sœur, sa voix résonnant contre les murs de béton. « Tu as pris l’argent ! Tu as pris les 200 000 francs de l’époque pour payer tes dettes et garder ta jolie maison ! Tu as vendu tes bébés au plus offrant ! »
Elle s’est levée de la table d’accouchement et s’est approchée de l’ordinateur portable.
« Sur cet écran », dit-elle en montrant le moniteur, « il y a un programme. Dans trois minutes, il enverra les enregistrements des aveux de maman dans la voiture, la localisation exacte du corps d’Éléonore dans la forêt, et les preuves du transfert d’argent du docteur Vaneck à toutes les autorités du pays. Vos vies sont terminées. »
PARTIE 6 — LE DERNIER CHOIX
Mon père s’est avancé, tombant à genoux sur le sol poussiéreux du bloc opératoire.
« Je m’en fous de ma vie », a dit mon père, les larmes lavant la poussière sur ses joues. « Prends-moi. Dénonce-moi si tu veux. Mais laisse tes sœurs tranquilles. Elles n’étaient que des bébés ! Léa ne savait rien ! Élodie a fait une erreur tragique sous le coup de la panique ! C’est nous les coupables, Hélène et moi ! Punis-nous, mais spare les filles ! »
La quatrième sœur a regardé mon père avec une nuance d’hésitation dans le regard. Pour la première fois, une fêlure est apparue dans son masque de glace.
« Tu ne me connais même pas », a-t-elle murmuré. « Tu n’as jamais prononcé mon nom. Tu ne m’as jamais tenue dans tes bras. »
« Alors donne-moi une chance de le faire maintenant ! » a supplié mon père en étendant les mains vers elle. « Comment tu t’appelles ? Quel est le nom que tu t’es choisi ? »
La femme a fermé les yeux un instant.
« Ambre », a-t-elle dit doucement. « Je m’appelle Ambre. »
Ma mère s’est approchée à son tour, s’agenouillant à côté de mon père.
« Ambre… », a dit ma mère. « Je ne peux pas effacer le mal que j’ai fait. J’ai commis l’irréparable par lâcheté et par peur de la misère. Si tu dois m’envoyer en prison, fais-le. Je le mérite. Mais je t’en supplie… regarde ta sœur Léa. Elle est innocente. Regarde Élodie… elle vit avec le fantôme d’Éléonore qui la hante chaque nuit depuis quatre mois. Nous sommes déjà tous en enfer. »
Ambre a fixé son regard sur Élodie. Élodie s’est avancée à son tour. Elle ne tremblait plus. Elle a retiré son manteau et l’a posé au sol.
« Je ne vais pas me battre », a dit Élodie d’une voix ferme mais empreinte d’une tristesse infinie. « Si tu veux que j’aille en prison pour ce qui est arrivé à Éléonore, j’irai. Je me rendrai moi-même à la police demain matin. Je n’en peux plus de fuir. Je n’en peux plus de haïr maman pour masquer ma propre culpabilité. C’est moi qui ai gâché cette famille. Pas toi. »
Ambre est restée immobile devant l’ordinateur. Le décompte affiché sur l’écran indiquait : 00:45 SECONDES AVANT ENVOI AUTOMATIQUE.
Le silence était absolu, seulement troublé par le ronronnement du groupe électrogène et le clapotis de la pluie sur le toit usé.