Ruiz étouffa un sanglot d’horreur mêlé de stupeur.
« Clara… Clara Sandoval ? » demanda doucement l’enquêtrice en s’agenouillant à distance respectueuse.
La femme fixa Ruiz, puis ses yeux glissèrent vers l’uniforme militaire de Victoria. Ses lèvres craquelées esquissèrent un mouvement maladroit, comme si l’usage des mots lui était devenu presque étranger.
« Le… le bruit s’est arrêté », murmura-t-elle d’une voix cassée, semblable à un froissement de feuilles mortes.
« Quel bruit, mon enfant ? » demanda Victoria en s’approchant, retirant sa veste d’uniforme pour la poser sur les épaules frêles de la jeune femme.
« Les pas au-dessus. Ce soir… une femme criait. Une autre femme. Rodrigo disait qu’elle prendrait ma place ici si elle ne se taisait pas. Il m’a dit… qu’il m’achèverait si elle acceptait de signer les papiers. »
Ruiz serra les poings jusqu’à s’enfoncer les ongles dans la chair. « Les papiers de cession de parts de l’entreprise Sandoval Infraestructura. La famille de Clara possédait quarante pour cent du consortium de construction avant sa mort présumée. Dès que le décès a été certifié, Beatriz et Rodrigo ont absorbé l’intégralité des actions. »
Victoria serra doucement les épaules de Clara à travers le tissu épais de sa veste. « Mariana a refusé de céder. Elle s’est battue. Et nous sommes venues vous chercher toutes les deux. Vous êtes libre, Clara. Votre cauchemar est terminé. »
Des larmes silencieuses coulèrent sur les joues creuses de Clara. Elle posa ses doigts tremblants sur les galons d’or du colonel, s’accrochant au tissu comme à une planche de salut dans une mer démontée.
Soudain, une agitation bruyante se fit entendre en haut des escaliers. Des voix impérieuses résonnaient dans la cour, suivies d’ordres brefs et autoritaires.
« Morales, rapport ! » cria Victoria dans sa radio.
« Colonel, nous avons un problème majeur. Le sous-secrétaire d’État à la Sécurité intérieure vient d’arriver avec deux procureurs fédéraux et une douzaine de véhicules de la police ministérielle. Ils exigent notre retrait immédiat sous peine de poursuites pour rébellion armée. Beatriz Alcázar est avec eux. Elle a fait jouer tous ses contacts au palais national. »
Victoria resta de marbre. « Remontez la victime avec les plus grandes précautions médicales. Brancard souple et couverture thermique. Ruiz, prenez les carnets, les emballages de médicaments sous sédatifs lourds et les disques durs des caméras de surveillance dissimulées dans les plinthes. Pas une seule pièce à conviction ne doit rester ici. »
Lorsqu’elles émergèrent à l’air libre sous le ciel nocturne de Mexico, la cour d’honneur du domaine offrait un spectacle de tension militaire absolue. D’un côté, les soldats de Victoria, fusils au repos mais positionnés en demi-cercle défensif autour des blindés Sandcat. De l’autre, une vingtaine d’agents fédéraux en civil, l’arme au côté, menés par un homme ventripotent en costume sur mesure, le teint cireux, tenant un dossier rouge à la main.
À ses côtés, Beatriz Alcázar affichait de nouveau ce port de tête altier, cette assurance insolente des gens qui se croient au-dessus des lois humaines. Álvaro et Rodrigo se tenaient derrière elle, le visage pâle mais rasséréné par l’arrivée de leurs protecteurs politiques.
« Colonel Salgado ! hurla l’homme au costume sur mesure en brandissant son dossier. Je suis le sous-secrétaire Guillermo Valdés. Vous avez commis un acte inacceptable d’insubordination et d’invasion de propriété privée. Vos hommes vont déposer leurs armes sur-le-champ, et vous allez remettre cette femme aux services de santé désignés par la famille Alcázar pour une évaluation psychiatrique d’urgence. »
Beatriz fit un pas en avant, un rictus de mépris au coin des lèvres. « Vous avez perdu, Victoria. Vous avez cru pouvoir jouer aux petits soldats contre des gens qui financent l’État. Clara souffre d’une forme aiguë de démence paranoïaque depuis des années. Nous l’avons protégée du scandale public en lui offrant des soins privés dans notre pavillon médicalisé. Ce que vous venez de faire constitue un enlèvement de personne vulnérable. »
Victoria s’avança lentement, laissant les brancardiers de l’armée charger délicatement Clara à l’arrière de l’un des blindés.
« Un pavillon médicalisé ? dit Victoria, la voix tranchante comme une baïonnette. Un cachot sans fenêtre, fermé par une porte de chambre forte, où vous l’avez gavée de neuroleptiques pour vous approprier la fortune de son père ? C’est cela votre médecine, señora Alcázar ? »
« Vous n’avez aucune preuve juridique admissible, rétorqua froidement Beatriz. Tout ce que vous avez saisi ici a été obtenu sans mandat légal valide. Tout sera annulé par le juge de référé dès demain matin huit heures. Mes avocats feront radier l’enquêtrice Ruiz du barreau, et vous passerez le reste de votre vie dans la prison militaire de Mazatlán pour trahison. »
« Vous avez parfaitement raison sur un point, Beatriz, répondit Victoria d’un ton étrangement calme. Vos juges corrompus annuleront peut-être la procédure pénale ordinaire. Vos amis ministres étoufferont peut-être l’enquête préliminaire du parquet. Mais vous avez commis une erreur fondamentale dans votre analyse du terrain opérationnel. »
Rodrigo parut soudain inquiet. « De quoi parle-t-elle, maman ? »
Victoria sortit de sa poche un petit boîtier noir, semblable à une télécommande industrielle.
« Vous pensiez que je m’adressais uniquement à la justice civile mexicaine ? Pendant que vous étiez à l’hôpital à menacer ma fille convalescente, mes équipes du service de renseignement de la Deuxième Région Militaire ont transmis la copie intégrale des disques durs de votre gestionnaire de comptes, arrêtée à l’aéroport de Toluca il y a quarante minutes alors qu’elle tentait d’embarquer pour Madrid avec deux valises diplomatiques. »
Beatriz perdit instantanément son teint de porcelaine. Une lueur de terreur pure traversa son regard pour la première fois de la soirée.
« Ce n’est pas tout, poursuivit Victoria en fixant Rodrigo avec un dégoût absolu. Les fonds que votre consortium a détournés sur les chantiers des ports de Veracruz et de Lázaro Cárdenas ne provenaient pas seulement de vos magouilles avec les gouverneurs locaux. Ils blanchissaient l’argent des cartels de la côte pacifique. Et cela, Beatriz, relève de la compétence directe du procureur général des États-Unis et de la juridiction anti-terroriste de l’armée mexicaine. »