« Colonel, intervint Ruiz en trottinant à ses côtés dans les escaliers de secours de l’hôpital, vous mentez sur le motif opérationnel ! »
« Dans cette république, enquêtrice, la flagrance d’un crime de torture justifie tous les concours de la force publique. Si vous voulez sauver cette femme, cessez de réfléchir en greffière et montez dans mon véhicule. »
Le trajet entre l’hôpital de Santa Fe et les hauteurs huppées de Lomas de Chapultepec dura moins de vingt minutes. Victoria conduisait son pick-up Chevrolet blindé de commandement avec une agressivité maîtrisée, coupant à travers les bretelles d’accès, le gyrophare bleu dissimulé sous la calandre hurlant dans la nuit tiède de la capitale. Derrière elles, deux berlines noires aux vitres teintées tentèrent à plusieurs reprises de leur bloquer le passage sur l’avenue Constituyentes, mais Victoria utilisa sans hésiter le pare-chocs renforcé de son véhicule militaire pour écarter une des voitures contre la glissière de sécurité dans une gerbe d’étincelles.
« Les agents de sécurité privée des Alcázar », souffla Ruiz, agrippée à la poignée de maintien, les jointures blanchies. « Ils ont des mercenaires sous contrat, d’anciens policiers corrompus. »
« Qu’ils viennent, répondit Victoria, le regard rivé sur la route. Ils n’ont jamais fait face à des soldats entraînés pour le désert de Chihuahua. »
Lorsqu’elles tournèrent dans la rue ombragée de Sierra Nevada, bordée de hauts murs d’enceinte surmontés de barbelés électrifiés et de caméras thermiques, la résidence des Alcázar apparaissait déjà comme une forteresse en état d’alerte. Deux camionnettes banalisées étaient stationnées en marche arrière devant la grande porte monumentale en acier noir. Des hommes vêtus de vestes sombres s’activaient à charger de lourdes malles métalliques.
Soudain, le vrombissement lourd et rauque de deux blindés Sandcat retentit au bout de l’allée. Les phares longue portée des véhicules de l’armée inondèrent la chaussée d’une lumière crue, aveuglante. Huit soldats d’élite en treillis d’assaut, casqués et armés de fusils FX-05 Xiuhcoatl, sautèrent des portes arrière avant même l’arrêt complet des engins, formant un cordon hermétique et verrouillant chaque issue de la propriété.
« Tout le monde au sol ! Immédiatement ! » rugit le lieutenant Morales à travers son mégaphone tactique.
Les hommes en veste sombre, surpris en pleine manœuvre, hésitèrent un instant, la main sous le revers de leur manteau. Mais le claquement sec des culasses que les soldats armèrent à l’unisson les dissuada de toute résistance. Ils levèrent les bras, jetant leurs armes de poing sur le bitume avant d’être plaqués contre les murs par les fusiliers.
Victoria sortit de son véhicule, suivie de Ruiz. Elle s’avança vers la grande porte cochère. Un majordome aux cheveux gris, blême, tenta de barrer l’accès au seuil de la cour intérieure.
« Madame, vous commettez une violation de domicile, monsieur le procureur général a été prévenu par la famille et… »
Victoria ne s’arrêta même pas. Elle poussa l’homme sur le côté d’un revers de bras ferme, sans violence excessive mais avec l’autorité implacable d’un régiment en marche.
« Où est l’accès au sous-sol de l’annexe nord ? » exigea Ruiz en brandissant son insigne sous les yeux écarquillés du majordome.
L’homme déglutit péniblement, jetant un coup d’œil involontaire vers le fond du parc arboré, où un pavillon d’hôtes de style néoclassique se dressait derrière une rangée d’eucalyptus centenaires.
« Morales, quatre hommes avec nous. Pince-monseigneur, masses et béliers. En avant. »
Le détachement traversa les jardins tirés au cordeau. L’odeur du jasmin nocturne se mêlait à celle, âcre et métallique, des freins chauds des blindés. En contournant l’annexe, Victoria repéra immédiatement l’escalier extérieur décrit par le témoin. Une lourde porte en tôle ondulée, verrouillée par trois cadenas massifs, bloquait la descente vers les fondations.
Les deux soldats du génie ne mirent pas quarante secondes à faire sauter les fixations à coups de coupe-boulons hydrauliques. Le battant s’ouvrit en grinçant, révélant une obscurité moite, chargée d’une odeur insoutenable de moisi, de désinfectant bon marché et d’excréments anciens.
« Allumez les torches », commanda Victoria.
Les faisceaux blancs transpercèrent les ténèbres. Les marches de béton brut descendaient profondément sous la terre, bien plus bas que les fondations habituelles d’une simple dépendance. Au bout du couloir souterrain, une seconde porte, cette fois en acier plein, similaire à celle d’une chambre forte bancaire, barrait le passage. Un pavé numérique clignotait d’une lueur rouge sang.
Ruiz s’approcha, examinant le boîtier. « C’est un digicode à six chiffres. Si on force le système, un dispositif de verrouillage magnétique d’urgence risque de sceller définitivement la porte. »
Victoria s’avança vers le boîtier. Elle observa l’usure des touches sous la lumière crue de sa lampe tactique. Les chiffres 1, 9, 8, 4 étaient plus polis que les autres. L’année de naissance de Rodrigo Alcázar. Elle composa la date : 1-9-8-4-0-6. Un bip strident retentit. Le voyant vira au vert, et un claquement pneumatique libéra les pênes de fermeture.
L’air qui s’échappa de la pièce entrouverte était glacé et vicié, maintenu par un système de ventilation défaillant qui émettait un cliquetis sinistre.
Victoria poussa la porte de son épaule.
La pièce mesurait à peine douze mètres carrés. Aucun meuble digne de ce nom. Un matelas posé à même le sol en ciment, recouvert de draps grisâtres souillés. Dans un coin, un lavabo rouillé et un seau hygiénique. Des dizaines de carnets de croquis remplis de dessins obsessionnels, des visages sans yeux, des oiseaux en cage, des spirales noires sans fin, étaient empilés contre les cloisons nues.
Sur le matelas, une silhouette recroquevillée sous une couverture de laine rêche tremblait de tout son corps, effrayée par l’irruption brutale de la lumière des lampes.
« N’ayez pas peur », murmura Victoria en abaissant le faisceau de sa torche vers le sol pour ne pas aveugler la prisonnière.
La femme se redressa avec une lenteur douloureuse. Elle paraissait avoir soixante ans, bien qu’elle n’en eût que trente-six en réalité. Ses cheveux bruns, jadis longs et soyeux sur les portraits officiels de son mariage, n’étaient plus qu’une masse emmêlée, striée de mèches entièrement blanches. Sa peau, translucide, presque diaphane à force de n’avoir jamais vu le soleil pendant sept longues années, laissait transparaître le réseau bleuâtre de ses veines. Mais ses yeux, des iris vert sombre au regard éperdu, étaient vivants.