Mariana fixa Rodrigo. Ses lèvres tremblaient, entrouvertes sur une stupeur indicible.

« Clara ? répéta-t-elle, la voix brisée, rauque d’avoir crié des heures durant dans l’obscurité de la dépendance. Clara est morte. Tu m’as emmenée sur sa tombe au Panteón Francés. Tu y as déposé des lys blancs pour l’anniversaire de sa disparition. Tu m’as dit qu’elle s’était noyée lors d’une traversée en voilier au large de Valle de Bravo. »

Rodrigo ne répondit pas. Ses mâchoires se serraient si fort que les tendons de son cou se détachaient sous sa peau bronzée. Il évitait le regard de sa femme, fixant obstinément le carrelage immaculé.

Beatriz Alcázar, elle, reprit contenance avec une rapidité déconcertante, cette aisance glaciale propre aux dynasties mexicaines habituées à plier la vérité sous le poids de leur nom. Elle lissa d’un geste sec le tissu de son tailleur en lin crème, rajusta la chaîne en or massif qui reposait sur sa clavicule et décocha à son fils Álvaro un regard venimeux, chargé d’une promesse de châtiment.

« Taisez-vous tous les deux, dit Beatriz d’un ton qui ne tolérait aucune réplique. Vous perdez la tête. Álvaro raconte n’importe quoi sous le coup de la panique. Cette photo est floue, sortie de son contexte, prise par un jardinier aigri que nous avons renvoyé la semaine dernière pour vol. L’imagination de cet homme est fertile, visiblement stimulée par la rancœur. »

L’enquêtrice Gabriela Ruiz ne cilla pas. Elle tenait le dossier plastique contre sa poitrine, son badge du parquet fédéral bien en évidence sur sa veste sombre.

« Le témoin n’a pas été renvoyé, señora Alcázar. Il s’est présenté de son plein gré au bureau du procureur à dix-neuf heures ce soir, terrifié mais déterminé. Il a vu votre fils Álvaro et deux hommes de main traîner Mariana dans le sous-sol de l’annexe. C’est en tentant de comprendre ce qui se passait qu’il a découvert le conduit d’aération de la cellule inférieure. Et cette photo, prise il y a quarante-huit heures, montre très clairement un visage vivant. Clara Sandoval de Alcázar a été déclarée légalement décédée il y a sept ans, certificat d’inhumation signé par un médecin complaisant à l’appui. Vous avez une demi-heure pour coopérer avant que les unités spéciales de la police ministérielle n’enfoncent vos grilles de fer forgé à Lomas de Chapultepec. »

Victoria Salgado n’avait pas bougé d’un millimètre. Ses bottes militaires d’intervention, impeccablement cirées malgré la boue séchée des pistes du camp 1-A, ancraient sa haute silhouette au sol. Ses mains, larges, calleuses, habituées au maniement des armes et aux cartes d’état-major, restaient posées à plat le long de son pantalon de treillis. Elle regardait Beatriz. Elle ne voyait pas une grande dame de la haute société de Mexico. Elle voyait un commandant ennemi acculé, prêt à sacrifier ses propres pions pour préserver son bunker.

« Capitaine Ruiz, dit calmement Victoria. Quel juge instruit le mandat ? »

Ruiz jeta un coup d’œil surpris à l’officier supérieur. « Le juge Hernández, du cinquième tribunal pénal de district. »

« Il ne le signera pas », répliqua Victoria d’une voix sourde et sans appel.

Beatriz laissa échapper un mince sourire de triomphe, presque imperceptible.

« Et pourquoi donc, colonel ? » demanda Ruiz, fronçant les sourcils.

« Parce que le cabinet de conseil juridique de la famille Alcázar finance la campagne de sa sœur pour le poste de magistrate à la Cour suprême, répondit Victoria sans détacher ses yeux de Beatriz. Les Alcázar ne possèdent pas seulement des bétonnières et des tours de bureaux à Santa Fe. Ils possèdent des dettes d’honneur chez les trois quarts des magistrats de cette ville. Si vous attendez ce mandat par la voie ordinaire, Ruiz, la pièce sous la dépendance sera vide et nettoyée à l’acide avant minuit. »

Álvaro tressaillit. Rodrigo sortit fébrilement son téléphone de sa poche, les doigts agités.

« Rangez cet appareil immédiatement », ordonna Ruiz en avançant la main.

Mais Rodrigo avait déjà envoyé un message court d’une seule frappe du pouce. Beatriz ne cilla même pas. Elle savait que l’alerte était donnée.

Victoria se pencha vers sa fille. Mariana était pâle comme un linceul, ses yeux rougis brillants d’une détresse absolue. Les ecchymoses sur ses bras formaient des colliers violacés, traces indélébiles de la poigne des frères Alcázar.

« Mariana, murmura Victoria avec une douceur que personne dans son régiment ne lui connaissait. Tu m’entends, ma chérie ? »

« Oui, maman… »

« Tu restes ici avec le docteur Ortiz. Personne ne te touchera. Si l’un d’eux fait un pas vers cette porte, les deux gardes postés dans le couloir ont l’ordre de tirer pour neutraliser. »

Victoria releva la tête et croisa le regard de Ruiz. « Vous venez avec moi, enquêtrice. Vous avez la compétence territoriale et la légalité républicaine. Moi, j’ai les moyens logistiques d’empêcher la destruction de preuves et la disparition d’un témoin vivant. »

« Colonel Salgado, vous n’avez aucune juridiction civile sur une propriété privée, protesta Ruiz, bien que son regard trahisse une fascination mêlée d’urgence. Si vous déployez des soldats à Lomas de Chapultepec, vous risquez la cour martiale d’ici l’aube. »

Victoria ajusta le ceinturon de son uniforme de combat. « Si ma fille avait été tuée ce soir, ma carrière militaire n’aurait eu aucune valeur à mes yeux. Clara Sandoval est en train de mourir à petit feu sous cette maison. Venez constater, ou restez ici à remplir des formulaires que leurs avocats déchireront dans deux heures. »

Elle tourna le dos aux Alcázar et franchit le seuil de la chambre. Ruiz hésita une fraction de seconde, regarda Beatriz dont le regard s’était assombri d’une rage meurtrière, puis emboîta le pas à l’officier.

Dans le couloir, Victoria composa un numéro abrégé sur son terminal crypté de l’armée.

« Lieutenant Morales. Réveillez immédiatement la section d’intervention rapide du bataillon de police militaire du camp 1-A. Deux véhicules blindés légers Sandcat, armement non létal et équipement lourd de brèche. Direction Paseo de la Reforma, angle Lomas de Chapultepec. Nous intervenons en assistance aux forces de l’ordre fédérales dans le cadre d’une situation de séquestration flagrante impliquant une menace terroriste sur un site sensible. »