— Merci, mon grand… merci, murmura-t-il d’une voix brisée.
Je restai là, assis sur ce fauteuil raffiné, mes mains de travailleur usées reposant sur mes genoux couverts de poussière de ciment. Toute la colère qui m’avait consumé sur le chantier s’était évaporée pour laisser place à une immense compassion. Nous étions deux hommes que la même femme avait aimés, deux hommes unis par le destin autour d’un enfant innocent qui ne demandait qu’à vivre et à sourire.
— Franck, reprit Robert en reprenant contenance après de longues minutes. Je vous ai promis de ne rien faire pour vous séparer de Joey, et je tiendrai parole jusqu’à mon dernier souffle. Vous êtes son père. Vous avez été là quand le monde entier l’avait abandonné. Ce titre, personne sur cette terre ne pourra jamais vous l’enlever. Mais je vous en conjure… laissez-moi faire partie de son avenir. Pas comme un maître, pas comme un propriétaire, mais comme quelqu’un qui veut réparer ses fautes.
— Qu’est-ce que vous proposez ? demandai-je, le regard droit.
— Joey a besoin de soins continus, de spécialistes de renommée mondiale pour sa colonne vertébrale, d’une éducation sur mesure, d’une maison adaptée à son handicap sans marches d’escalier ni couloirs étroits. Il a besoin de voir le monde sans que son père ne doive se tuer au travail douze heures par jour sur des chantiers poussiéreux pour payer des boîtes de conserve et du matériel médical d’occasion.
Il se tourna vers moi avec une ferveur presque suppliante dans les yeux.
— Vous ne travaillerez plus jamais sur mes chantiers avec une truelle, Franck. J’ai besoin d’un homme de confiance pour diriger la sécurité et les conditions humaines de tous mes projets de construction. Un homme qui sait ce que vivent les ouvriers, qui a les mains calleuses et le cœur droit. Le salaire vous permettra de vivre dignement, sans jamais dépendre de ma charité. Et quant à cette maison… elle est immense, vide, glaciale. Emménagez ici avec Joey. Vous aurez votre aile indépendante, votre intimité absolue. Vous serez son père à chaque seconde du jour et de la nuit. Laissez-moi seulement être là, dans un coin, pour le voir grandir, pour lui raconter qui était sa mère avant que la folie ne me détruise, pour l’aider à devenir l’homme magnifique qu’il promet d’être.
Je restai silencieux, contemplant les rideaux de soie qui ondulaient sous la brise venant du jardin.
C’était le choix d’une vie.
D’un côté, mon orgueil de prolétaire, ma fierté d’avoir tout construit seul à la sueur de mon front, dans la douleur mais dans une liberté totale. Je pouvais refuser, reprendre Joey dans mes bras, remonter dans le vieux bus de banlieue et retourner à notre misère quotidienne, nos hivers froids et nos fins de mois angoissantes. Mais quel avenir offrais-je alors à Joey ? Mes épaules commençaient à faiblir, l’arthrose rongeait mes doigts, et si je venais à tomber d’un échafaudage demain, qui prendrait soin de mon petit garçon paralysé ? L’Assistance publique ? Un foyer d’accueil impersonnel ?
De l’autre côté, il y avait cet homme imparfait, rongé par le remords, mais prêt à ouvrir les portes de son empire pour offrir à l’enfant de Clara une vie royale, des médecins d’élite, et une sécurité absolue.
Je me levai lentement. Mes articulations craquèrent, vestige de trente ans de labeur dans les tranchées et les coffrages. Je m’avançai vers la baie vitrée, observant les grands arbres qui dansaient sous le vent. Joey me regardait, son petit visage tourné vers moi, confiant, serein, prêt à me suivre au bout du monde, que ce soit sous un pont ou dans un palais.
Je me retournai vers Robert.
— J’ai trois conditions, dis-je fermement.
Le promoteur se redressa immédiatement, buvant chacune de mes paroles.
— Tout ce que vous voudrez, Franck. Tout.
— La première, c’est que sur ses papiers d’identité, rien ne change. Je reste son père légal, son tuteur exclusif. Vous serez pour lui un parrain, un oncle protecteur, jusqu’au jour où il sera en âge de comprendre toute l’histoire et de décider par lui-même de la place qu’il souhaite vous accorder dans son cœur.
Robert déglutit, une lueur de douleur dans le regard, mais il hocha la tête sans hésiter :
— C’est juste. C’est parfaitement juste.
— La deuxième, c’est que je ne serai pas un parasite entretenu par vos remords. Si j’accepte ce poste de responsable de la sécurité et du bien-être des ouvriers, j’aurai carte blanche absolue. Aucun chantier ne démarrera sans que les conditions de travail, de salubrité et de protection ne soient irréprochables. Je ne laisserai aucun homme risquer sa vie ou sa santé pour enrichir des actionnaires.
Un sourire sincère, le premier que je lui voyais, étira les traits fatigués de Robert.
— C’est exactement pour cette raison que j’ai besoin de vous à ce poste, Franck. Vous serez ma conscience sur le terrain.
— Et la troisième condition… continuai-je en désignant le fauteuil roulant, c’est que vous appreniez à faire la purée d’avoine exactement comme Clara la préparait. Parce que si Joey trouve qu’elle a un goût bizarre, tout votre argent ne servira à rien pour lui faire ouvrir la bouche.
Robert écarquilla les yeux, stupéfait, avant qu’un rire franc, sonore et libérateur ne jaillisse de sa gorge. Un rire d’homme qui venait d’échapper à la potence, un rire qui balayait d’un coup des années de solitude et de noirceur. Joey l’imita aussitôt en battant des mains, son éclat de rire d’enfant se mêlant à celui du grand patron dans le vaste salon baigné de soleil.
Les mois qui suivirent furent une véritable métamorphose pour nous tous.
Nous nous sommes installés dans l’aile est du domaine, réaménagée de fond en comble. Les parquets cirés furent équipés de rampes en bois doux, les portes élargies, et une immense chambre lumineuse ouvrant directement sur le parc fut aménagée pour Joey. Les meilleurs neurologues et chirurgiens orthopédiques du pays vinrent examiner mon petit garçon. S’ils confirmèrent que ses jambes ne pourraient jamais soutenir entièrement son poids sans assistance, ils mirent en place un programme intensif de rééducation qui lui permit, au bout de dix mois de travail acharné, de se tenir debout quelques minutes chaque jour à l’aide d’attelles légères en fibre de carbone et de barres parallèles.