Je fixai cet homme puissant qui tremblait devant un simple maçon. J’ai regardé Joey, dont le vieux pull en laine râpé portait des traces de plâtre. Il méritait tellement mieux que cette vie clandestine passée à se cacher derrière des cabanes de chantier, à respirer des poussières d’amiante et de silice. Pour Joey, j’étais prêt à marcher sur des braises.
— D’accord, dis-je simplement en verrouillant les freins du fauteuil roulant. Mais je ne quitte pas mon fils d’une seule seconde.
Robert hocha la tête avec une gratitude silencieuse. Il s’approcha, posa avec une infinie délicatesse ses mains sur les poignées du fauteuil roulant vert, et demanda presque timidement :
— Est-ce que… est-ce que je peux le pousser jusqu’à la voiture ?
J’hésitai un instant. Puis, voyant le large sourire de Joey qui applaudissait déjà à l’idée d’une nouvelle aventure, j’acquiesçai d’un signe de tête.
Le trajet dans la grande berline allemande se fit dans un silence religieux. Joey collait son nez contre la vitre teintée, émerveillé par les reflets de la ville qui défilait à toute vitesse. Robert conduisait avec une prudence de jeune conducteur, évitant soigneusement le moindre nid-de-poule pour ne pas secouer l’enfant à l’arrière. De temps en temps, son regard cherchait le mien dans le rétroviseur central, un regard où se mêlaient la honte, l’incompréhension et une lueur d’espoir fragile.
Nous arrivâmes après une demi-heure de route dans les beaux quartiers de la ville, au cœur d’un domaine ceinturé de hauts murs de pierre ancienne. La grille monumentale s’ouvrit automatiquement devant nous, révélant une demeure bourgeoise splendide, entourée de chênes centenaires et de parterres de fleurs impeccablement taillés. C’était un monde dont je ne connaissais que les façades que je contribuais à bâtir pour les autres, un monde où je n’avais jamais eu le droit de poser les pieds par la grande porte.
Robert nous fit entrer par une vaste baie vitrée donnant sur le jardin de plain-pied, pour faciliter le passage des roues de Joey. À l’intérieur, la maison respirait le luxe froid des bâtisses trop grandes pour les gens solitaires. Le marbre brillait, des tableaux de maîtres ornaient les murs immenses, mais il n’y avait aucun bruit, aucune odeur de cuisine familiale, aucune trace de vie véritable.
Une gouvernante âgée, vêtue d’un tablier impeccable, accourut dans le vestibule, les yeux écarquillés en découvrant son maître rentrant en plein milieu de journée, couvert de poussière de chantier, accompagné d’un ouvrier en salopette et d’un petit garçon handicapé.
— Monsieur… avez-vous besoin de quelque chose ? balbutia-t-elle, décontenancée.
— Préparez le grand salon, Thérèse, répondit Robert d’une voix douce mais ferme. Apportez du jus de fruits frais, des biscuits, et ce que nous avons de meilleur. Et surtout, faites installer des cales douces sur les marches du perron pour le fauteuil de l’enfant. Franck et Joey sont mes invités les plus précieux.
La vieille dame s’inclina sans poser de question et s’éclipsa prestement.
Robert nous conduisit dans une pièce lumineuse donnant sur une terrasse couverte. Il s’assit dans un fauteuil en cuir vieilli, en face de moi, tandis que Joey s’émerveillait devant une sculpture en bronze représentant un cheval au galop posée sur la table basse. Robert la prit sans hésiter et la posa doucement sur les genoux de l’enfant, qui poussa des cris de ravissement en caressant le métal froid.
— C’était son rêve, commença Robert en fixant le vide. Clara voulait une maison pleine d’enfants, de rires, de désordre. Quand nous avons acheté cette demeure, elle passait des heures à imaginer où courraient nos futurs bébés. Mais moi… j’étais obsédé par la conquête. Je venais d’une famille ruinée, Franck. J’avais juré que plus jamais personne ne me regarderait de haut. Pour monter les échelons, j’ai accepté des financements douteux, j’ai fermé les yeux sur des matériaux défectueux livrés par des intermédiaires corrompus, j’ai maquillé des bilans.
Il marqua une pause, la voix étranglée par une amertume ancienne.
— Quand Clara l’a découvert, elle a été horrifiée. Elle m’a dit que cet argent était maudit, qu’il portait la souffrance des gens qu’on exploitait. Elle voulait que je dénonce tout, que je reparte de zéro avec elle. J’ai refusé. J’ai crié. J’ai même été brutal dans mes paroles, lui disant qu’elle ne comprenait rien au monde réel, qu’elle n’était rien sans mon nom et ma fortune. C’est cette nuit-là qu’elle est partie.
— Elle avait raison, Robert, dis-je sans détour, sans chercher à ménager sa susceptibilité. L’argent ne vaut rien s’il détruit ceux qui vous entourent. Clara vivait dans la peur permanente que vos associés ne la retrouvent. Elle savait que les secrets que vous partagiez avec eux étaient dangereux. Elle ne m’a jamais donné votre nom de famille, sans doute pour nous protéger, Joey et moi. Elle répétait souvent que la tranquillité d’une vie simple valait tous les trésors du monde.
Robert baissa la tête, écrasé par la vérité de mes paroles.
— Je sais. Peu de temps après son départ, j’ai tout nettoyé. J’ai rompu avec ces gens, j’ai payé des pénalités colossales, j’ai failli faire faillite trois fois pour reconstruire une entreprise saine, transparente. J’espérais naïvement qu’elle l’apprendrait, qu’elle reviendrait. Mais les années ont passé. J’ai cru qu’elle avait refait sa vie à l’autre bout de la planète… Je ne savais pas qu’elle était morte, Franck. Je ne savais pas…
Il enfouit son visage dans ses mains. Ses larges épaules étaient secouées de sanglots silencieux. Joey s’arrêta de jouer avec le cheval de bronze. Il tourna la tête vers cet homme qui pleurait, puis fit rouler son fauteuil de quelques centimètres vers lui. De sa petite main potelée, il tapota doucement le genou de Robert.
— Pleure pas, monsieur, dit Joey avec cette petite voix fluette qui m’arrachait toujours des larmes de tendresse. Papa il dit que quand on pleure, faut faire un câlin et ça va mieux.
Robert releva la tête. Ses yeux baignés de larmes croisèrent le regard pur de son fils de sang. Avec une infinie précaution, comme s’il craignait de briser une pièce de porcelaine précieuse, il posa sa main sur celle de l’enfant.