— Vous avez raison, Franck, murmura-t-il, brisé. Vous avez mille fois raison. Je n’ai aucun droit. Quand Clara a disparu, j’ai cru mourir de chagrin, mais mon orgueil a pris le dessus. J’ai préféré me convaincre qu’elle n’était qu’une ingrate. J’ai redoublé d’ambition, j’ai écrasé mes rivaux, j’ai bâti un empire pour combler le vide. Mais regardez-moi… Je suis un homme mort à l’intérieur. Et cet enfant… mon Dieu, cet enfant est le portrait vivant de ce que nous aurions pu être.

Joey posa doucement sa petite main sale sur l’épaule de Robert. Le promoteur tressaillit comme s’il venait de recevoir une décharge électrique. Il tourna les yeux vers l’enfant. Joey lui fit un clin d’œil malicieux, croyant sans doute que cet inconnu jouait à une sorte de jeu silencieux.

— Pourquoi ses jambes ? demanda Robert, la voix nouée par un sanglot qu’il ne put retenir. Que lui est-il arrivé ?

— La malformation était présente dès la grossesse, expliquai-je, le cœur toujours au bord des lèvres. Clara le savait sans doute. Elle refusait de prendre des traitements lourds, elle avait peur de tout, elle vivait dans l’angoisse permanente que vous la retrouviez. Les médecins m’ont dit que le stress extrême et la dénutrition des premiers mois n’avaient rien arrangé. Joey est né avec cette paralysie. Elle m’a confié son trésor avant de fermer les yeux pour toujours. Et depuis ce jour, mon seul devoir sur cette terre, c’est de veiller sur lui.

Robert ferma les paupières. Son visage se contracta dans une grimace de douleur indicible. Il comprit que sa traque obstinée, la terreur qu’il avait inspirée à sa femme, étaient en partie responsables du calvaire de cet enfant. Le silence retomba, troublé seulement par le vent frais qui s’engouffrait entre les poutres métalliques du chantier en construction.

Soudain, une ombre s’interposa entre la lumière du soleil et notre recoin.

— Monsieur de Montmirail ? Tout va bien ? Nous vous attendons pour la signature du rapport d’étape avec les investisseurs étrangers.

C’était Mercier, le chef de chantier général. Un individu sec, aux yeux fuyants, toujours prompt à humilier les ouvriers pour faire du zèle auprès de la direction. Il s’arrêta net en apercevant son grand patron assis dans la crasse, un ouvrier crasseux debout devant lui, et un gamin dans un fauteuil roulant.

Mercier ouvrit de grands yeux ronds, avant que son visage ne prenne une expression de dégoût indigné.

— Franck ? Qu’est-ce que ce cirque ? Qu’est-ce que ce gamin fait là ? Vous avez perdu la tête ? Monsieur de Montmirail, je vous demande pardon pour cette intrusion intolérable. Cet homme est renvoyé sur-le-champ pour faute lourde et mise en danger de la sécurité du site. Prenez vos affaires et débarrassez-moi le plancher avec votre bâtard, Duval !

Le mot claqua dans l’air comme un coup de fouet.

Avant même que j’aie pu faire un geste, avant que le sang ne me monte totalement à la tête pour écraser mon poing sur la figure de Mercier, Robert s’était relevé d’un bond prodigieux. Sa stature imposante, son regard redevenu soudain tranchant comme une lame d’acier, glacèrent le chef de chantier sur place.

— Répétez ce que vous venez de dire, Mercier, articula Robert d’une voix d’outre-tombe.

Mercier déglutit péniblement, perdant instantanément son arrogance.

— Monsieur… je disais simplement que le règlement intérieur interdit strictement…

— Vous parlez d’un enfant ! rugit Robert avec une autorité qui fit trembler les tôles des cabanes voisines. Et vous parlez à Franck Duval, l’un de nos artisans les plus dévoués ! Vous allez immédiatement présenter vos excuses à cet homme et à son fils. Immédiatement !

Mercier devint rouge pivoine, puis blanc comme un linge. Il balbutia des sons inintelligibles, regardant tour à tour Robert et moi, incapable de comprendre le retournement de situation.

— Je… je vous demande pardon, Duval… Je ne savais pas…

— Taisez-vous et disparaissez de ma vue, coupa Robert sans même le regarder. Annulez la réunion avec le consortium. Dites-leur que j’ai une urgence d’ordre vital à régler. Si un seul ouvrier ou un seul cadre pose une question sur ce qui s’est passé ici, vous êtes personnellement congédié. Maintenant, partez.

Mercier tourna les talons sans demander son reste, presque en courant, ses semelles crissant sur le gravier.

Nous étions de nouveau seuls. La fureur de Robert retomba aussi vite qu’elle avait éclaté, laissant la place à une immense lassitude. Il se tourna vers moi, les yeux rougis mais le regard d’une lucidité nouvelle.

— Franck, nous ne pouvons pas rester ici. Ce chantier est dangereux pour Joey, vous le savez aussi bien que moi. Venez avec moi. Je vous en supplie. Ne me fuyez pas.

Une méfiance instinctive me fit reculer, attirant le fauteuil de Joey contre mes cuisses.

— Pour aller où ? Dans votre château ? Pour que vous m’envoyiez vos avocats et que vous m’arrachiez mon fils ? Vous avez l’argent, Robert. Vous pouvez m’écraser sous les procédures légales si vous le décidez. Vous pouvez prouver votre paternité en un claquement de doigts. Mais je vous jure que si vous tentez de me le prendre, je me battrai jusqu’à mon dernier souffle.

Robert me fixa avec une tristesse infinie. Il écarta les bras, vulnérable, dépouillé de toute trace d’arrogance patronale.

— Vous croyez vraiment que je serais assez monstrueux pour lui voler le seul père qu’il ait jamais connu ? Regardez la manière dont il vous regarde, Franck. Il n’a d’yeux que pour vous. Si je vous le retirais, je tuerais Clara une seconde fois. Je ne veux pas vous l’enlever. Je veux juste… je veux juste réparer ce qui peut encore l’être. Laissez-moi au moins vous offrir un endroit digne pour lui, loin de cette boue et de ce poison. Venez chez moi, juste pour parler. Si après notre conversation vous voulez partir, je vous donnerai les moyens de disparaître et je ne vous poursuivrai jamais. Vous avez ma parole d’homme.