Elle pointa l’arme directement sur le front de mon père.
— Recule, Gérard. Toi et cette petite bâtarde. Reculez jusqu’au mur et posez cette boîte par terre.
Je sentais le dos de mon père trembler contre ma poitrine. Mais au fond de moi, la terreur venait de céder la place à une rage incandescente. Cette femme avait assassiné ma mère biologique, elle avait empoisonné la vie de ma mère adoptive, elle avait détruit mon père à coups de chantages et de mensonges, et elle s’apprêtait maintenant à achever son œuvre sous prétexte de sauver sa fortune volée.
— C’est vous, n’est-ce pas ? lançai-je d’une voix étonnamment calme, faisant un pas de côté pour croiser directement son regard fou. C’est vous qui avez saboté les freins de Clara il y a vingt-quatre ans. Vous aviez déjà prévu de prendre sa place, d’épouser mon père et de mettre la main sur le cabinet des Beaumont.
Cécile émit un petit rire sec, hystérique, qui résonna lugubrement dans les voûtes de la cave.
— Cette petite traînée de cabaret croyait qu’il suffisait d’écarter les cuisses pour hériter d’un empire ? cracha-t-elle sans la moindre trace de remords. Elle n’était rien ! Une souillon qui jouait du piano dans des bouges ! Moi, j’avais passé dix ans à classer les dossiers poussiéreux de ton grand-père, à essuyer ses humiliations quotidiennes, à servir de larbin à ces bourgeois arrogants. J’avais droit à cette vie ! J’avais droit à cette maison, à cet argent, à ce statut !
Elle brandit l’arme avec plus de fermeté, ses yeux exorbités luisant d’une lueur démente.
— Ton père était trop lâche pour quitter sa femme stérile, mais trop stupide pour voir ce que je faisais sous son nez. J’ai coupé les flexibles de liquide de frein dans la remise pendant qu’il dînait en ville. J’ai laissé les outils de son père bien en évidence sur l’établi. C’était un chef-d’œuvre ! Tout le monde a cru à une fatalité, et quand Gérard a commencé à douter, il s’est convaincu tout seul que son propre père était l’assassin pour éviter le scandale ! Il m’a servi sa vie sur un plateau d’argent !
— Tu es un monstre… souffla mon père, les yeux embués de larmes et de fureur. Un pur monstre.
— Peut-être, Gérard. Mais un monstre libre et riche. Pose cette boîte, te dis-je ! Vous allez brûler ce dossier dans la chaudière, tous les deux. Et si vous refusez… le procureur constatera simplement qu’un drame familial atroce s’est déroulé dans cette cave entre un père incestueux et sa fille dérangée avant que je n’arrive pour tenter de m’interposer.
Elle arma le chien du pistolet d’un coup sec du pouce. Le cliquetis métallique résonna comme une sentence de mort.
Mais Cécile avait commis une erreur fatale dans son arrogance aveugle. Trop occupée à savourer son triomphe et à cracher son venin sur nous, elle n’avait pas prêté attention à la petite lumière rouge qui clignotait discrètement sur l’établi, juste à côté de la boîte en carton.
Avant qu’elle ne descende l’escalier, j’avais enclenché la touche d’enregistrement du vieux magnétophone à cassettes posé sur la table, ainsi que l’application dictaphone de mon propre téléphone, resté allumé dans la poche de mon manteau après l’appel de Maître Garnier.
Chaque mot, chaque aveu, chaque insulte venait d’être gravé à jamais sur bande magnétique et dans la mémoire numérique d’un appareil connecté en direct au cloud de mon avocat.
— Vous ne toucherez plus jamais à rien, Cécile, dis-je en fixant ses pupilles dilatées sans ciller. Vos aveux viennent de partir sur la boîte mail du procureur de la République.
Elle marqua un temps d’arrêt, déconcertée par mon absence totale de panique. Ses yeux glissèrent de mon visage à la table d’opération, apercevant le voyant écarlate du dictaphone.
Une grimace de démence pure tordit ses traits.
— Sale petite garce ! hurla-t-elle en pressant la détente.
Le coup de feu déchira le silence de la cave avec une détonation assourdissante. L’éclair aveugla la pièce. Mais au même millième de seconde, mon père s’était jeté en avant, corps perdu, percutant de plein fouet l’établi pour faire basculer la lourde plaque de chêne entre le canon de l’arme et moi.
La balle ricocha sur le montant métallique avec un sifflement strident, projetant des éclats de fonte et de pierre. La seconde détonation ne partit jamais.
Un cri d’homme résonna soudain en haut de l’escalier, suivi d’une déferlante de pas précipités :
— Gendarmerie ! Lâchez votre arme ! Ne bougez plus !
Trois hommes en uniforme bleu nuit, gilets pare-balles serrés et fusils d’assaut pointés vers le bas, dévalèrent les marches quatre à quatre. En tête de peloton, Maître Garnier, pâle comme la mort, désignait la suspecte du doigt.
Cécile, prise au piège dans l’escalier étroit, tenta de faire volte-face pour remonter, mais le premier gendarme lui asséna un coup de bouclier tactique qui la déséquilibra net. L’arme s’échappa de ses mains gantées, rebondit sur les marches en pierre et vint s’écraser aux pieds de mon père. En un éclair, les militaires la plaquèrent contre la paroi suintante du sous-sol, lui tordant les bras dans le dos pour lui passer les fers dans un tintement de menottes qui mit fin, une bonne fois pour toutes, à son règne de terreur.
Elle ne hurlait plus. Elle bavait de rage, le visage écrasé contre le salpêtre du mur, proférant des menaces incohérentes tandis qu’on la hissait de force vers la lumière du jour.
Mon père était affalé contre l’établi renversé, haletant, tenant son bras gauche d’où perlait un filet de sang causé par un éclat de pierre tranchant. Je me précipitai vers lui et m’agenouillai à ses côtés, entourant ses épaules de mes bras tremblants.
— Tu es blessé ? Papa, réponds-moi, tu es blessé ?
Il tourna son visage vers moi. Malgré la poussière, le sang et les larmes, son regard était enfin dégagé du voile de culpabilité qui l’avait empoisonné pendant un quart de siècle. Il respirait à pleins poumons, comme un homme qui remonte des abysses après avoir frôlé la noyade.