— Et pourquoi Cécile a-t-elle parlé d’un coffre ? Pourquoi a-t-elle menacé de révéler la vérité à la police si ce n’était qu’un bête accident ?
Le visage de Gérard se ferma d’un coup. Une expression de panique animale revint s’installer dans ses traits.
— Parce que ce n’était pas un simple accident, murmura-t-il d’un ton à peine audible. Et Cécile le sait depuis dix ans. C’est pour cela qu’elle a pu me faire chanter, me dépouiller, me contraindre à fermer les yeux sur ses falsifications. Si nous ne récupérons pas le contenu de ce coffre avant les gendarmes, Olivia… non seulement je finirai mes jours en prison, mais la mémoire de ta mère sera souillée à tout jamais.
Il tourna la clé dans le contact. Le moteur s’ébroua d’un grondement sourd. Sans attendre ma réponse, il enclencha la marche avant et s’engagea brutalement sur le boulevard périphérique en direction du nord, vers notre maison de campagne : le pavillon des Ormes.
Le trajet dura près d’une heure et demie dans un silence pesant, ponctué seulement par le balayage monotone des essuie-glaces sur le pare-brise. Je regardais défiler les paysages de bocages désolés, les fermes isolées et les forêts nues d’arbres dépouillés de leurs feuilles. Tout ce en quoi j’avais cru s’effondrait par pans entiers. Ma mère adoptive, Hélène, cette femme austère mais bienveillante qui m’avait entourée d’un amour timide avant d’être fauchée par un cancer trois mois plus tôt, avait donc accepté d’élever l’enfant de la maîtresse de son mari. Était-elle au courant de tout ? Ou avait-elle été, elle aussi, une victime consentante de cette toile d’araignée familiale ?
Le domaine des Ormes apparut au bout d’une allée bordée de platanes centenaires. C’était une grande bâtisse en briques rouges et pierres de taille, héritée de mon grand-père, entourée de plusieurs hectares de terres abandonnées à la friche. Depuis le remariage de mon père avec Cécile sept ans auparavant, je venais rarement ici. Cécile s’était empressée de transformer l’élégant manoir en un sanctuaire à son image : clinquant, tape-à-l’œil, tapissé de dorures criardes qui juraient avec la noblesse sobre de la pierre d’origine.
Mon père stoppa la voiture devant les marches du perron. Il coupa le moteur, mais ses mains restèrent crispées sur le volant.
— Gérard… dis-moi ce qu’il y a dans ce coffre avant que nous ne mettions un pied là-dedans, ordonnai-je avec fermeté. Je ne ferai pas un pas de plus dans l’ignorance.
Il ferma les yeux, respira profondément, et lâcha les mots avec la résignation d’un homme qui saute dans le vide :
— Le rapport d’expertise mécanique de la voiture de Clara. Le véritable rapport. Pas celui qui a été classé par la gendarmerie locale à l’époque. Et… un journal intime qu’elle tenait durant les derniers mois de sa grossesse.
Mon sang ne fit qu’un tour.
— Un rapport mécanique ? Qui avait expertisé sa voiture ?
— C’est moi qui avais révisé ses freins trois jours avant le drame, avoua-t-il dans un murmure à peine perceptible. Et les canalisations avaient été intentionnellement sectionnées.
Un haut-le-cœur me submergea. L’air devint subitement trop dense dans ma gorge. Je le regardai avec effroi, reculant contre la portière comme si j’étais assise à côté d’un monstre.
— Tu l’as… tu l’as tuée ?
— Non ! cria-t-il en me saisissant les mains, une prise désespérée et tremblante que j’essayai immédiatement de repousser. Non, mon Dieu, jamais ! Je l’aimais, Olivia ! Je l’aimais plus que ma propre vie ! Mais le rapport prouvait que le sabotage avait été commis dans l’atelier du domaine… avec les outils de mon père. Quand j’ai compris, Clara était déjà morte à la morgue. Mon père a menacé de me faire accuser moi si j’ouvrais la bouche. Il disait que si la police fouillait, ma liaison éclaterait, que ma réputation et ma carrière d’expert judiciaire seraient anéanties, et que toi, nouveau-née, tu serais placée à l’assistance publique. Il a acheté le garagiste local pour maquiller le constat en simple défaillance technique due à l’usure. J’ai gardé les vraies pièces pour me protéger… pour punir mon père un jour. Mais je n’en ai jamais eu le courage. Et quand Cécile a fouillé dans mes archives il y a dix ans, elle est tombée dessus.
— Et au lieu de dénoncer ce crime, elle s’en est servie pour vous tenir en laisse, toi et ta fortune… complétai-je avec amertume.
— Elle m’a juré que si je ne l’épousais pas et si je ne lui cédais pas la gestion intégrale du patrimoine, elle remettrait ce dossier au procureur en m’accusant d’homicide prémédité. Elle savait que mon père étant mort, tous les soupçons retomberaient sur moi. J’ai cédé. J’ai trahi Clara, j’ai trahi Hélène, et je t’ai abandonnée entre les griffes de cette harpie pour sauver ma misérable peau.
Les larmes ruisselaient sur son visage gris. Je ne ressentais ni pitié ni pardon à cet instant précis, seulement une immense lucidité glaciale. Le portrait de famille que j’avais chéri n’avait jamais été qu’une peinture trompeuse masquant une fosse commune de mensonges et de lâchetés.
— Où est le coffre ? demandai-je d’un ton sec, sans un mot de réconfort.
— Dans l’ancien cellier, sous l’aile ouest. Derrière la chaudière désaffectée.
Nous sommes sortis sous la pluie battante. Mon père marchait d’un pas trébuchant, guidant mes pas vers la porte de service située à l’arrière de la bâtisse. La clé rouillée grimaça dans la serrure avant de céder dans un claquement sinistre.
L’intérieur sentait l’humidité, la poussière et la cire périmée. L’immense hall d’entrée semblait figé dans le temps. Sur les murs, les portraits de mes ancêtres me dévisageaient d’un œil sévère, complices silencieux de décennies de secrets honteux. Nous avons traversé la cuisine déserte pour atteindre l’escalier en colimaçon menant au sous-sol. L’obscurité y était presque totale. Mon père alluma la lampe torche de son téléphone portable, projetant des ombres difformes sur les murs de pierre suintants d’humidité.