Elle s’attaqua frénétiquement à la serrure ouvragée de la bibliothèque. Le métal grinça sous les assauts répétés, le bois ancien de l’encadrement commença à éclater en éclats blanchâtres sous les coups frénétiques de la vieille femme, dont le visage était défiguré par la cupidité.

C’est à cet instant précis qu’un coup retentissant fut frappé contre la porte d’entrée principale.

Monique s’arrêta net, la massette suspendue en l’air, le souffle court. Julien se leva d’un bond, livide.

« Ne réponds pas », chuchota Monique d’une voix sifflante. « C’est peut-être un livreur ou un voisin. Ne fais aucun bruit. »

Mais au lieu de nouveaux coups discrets, ce fut une voix masculine, sonore et protocolaire, qui résonna à travers le panneau de chêne :

« Maître Dumont, huissier de justice près le tribunal judiciaire de Melun. Ouvrez immédiatement, nous sommes accompagnés de la force publique ! »

Julien porta les mains à sa bouche dans un geste d’impuissance totale. « Mon Dieu… Elle ne perd pas de temps. »

« Tais-toi ! » aboya Monique en jetant la massette au sol. Elle se précipita vers l’entrée, rajustant son gilet de cachemire avec une dignité feinte, et ouvrit la porte avec une arrogance calculée. « Qu’est-ce que cela signifie ? Vous faites erreur, c’est une propriété privée ! »

Sur le perron se tenaient cinq personnes. En tête, un huissier en costume sombre tenant une sacoche en cuir sous le bras, flanqué de deux adjudants de gendarmerie en uniforme. Juste derrière eux, maître Lambert, impassible, s’appuyait sur sa canne. Et à leurs côtés, vêtue d’un trench-coat ceinturé à la taille, le regard droit et d’une clarté redoutable, se tenait Anaïs.

« Madame Monique Valombreux ? » demanda l’huissier d’un ton monocorde.

« Oui, c’est moi », répliqua-t-elle avec hauteur. « Et cette femme à côté de vous n’a plus rien à faire ici. C’est mon fils Julien qui gère ce domaine. Je vous somme de quitter notre allée avant que j’appelle mon avocat ! »

« Vous n’avez plus rien à sommer du tout, madame », intervint maître Gabriel Lambert en s’avançant d’un pas calme. « En vertu de l’ordonnance de référé d’heure à heure rendue ce matin même par le président du tribunal de grande instance, statuant sur requête d’urgence au vu des manquements graves aux obligations du mandat fiduciaire du 12 mai 1990, il est ordonné l’expulsion immédiate de tous les occupants sans titre du domaine de Beauchêne. »

Julien s’était avancé dans l’entrée, tremblant de tout son corps. « Maître… nous pouvons discuter… »

« Il n’y a plus rien à négocier, monsieur Valombreux », répliqua l’huissier en brandissant la décision de justice estampillée du sceau républicain. « Madame Anaïs Moreau, ici présente, prend possession de son patrimoine en pleine et entière propriété à compter de cette minute. De plus, nous venons procéder au constat de l’état des lieux et à la vérification de l’intégrité des biens placés sous scellés. »

L’un des gendarmes jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule de Monique et remarqua immédiatement la massette abandonnée sur le tapis et les éclats de bois jonchant le sol devant la porte de l’aile ouest.

« Qu’est-ce qui se passe là-bas ? » demanda le gendarme en posant la main sur son ceinturon.

Monique blêmit soudainement. Elle tenta de faire barrage de son corps, mais le militaire l’écarta fermement sans ménagement pour constater les dégradations fraîches sur la serrure de la bibliothèque d’hiver.

« Tentative de dégradation et de vol aggravé sous mandat judiciaire », constata froidement l’huissier en sortant son carnet pour rédiger le procès-verbal. « Cela fera l’objet d’une mention spéciale transmise au parquet dans l’heure qui vient. »

« Non ! Ce n’est pas ce que vous croyez ! » hurla Monique, perdant tout contrôle, ses yeux dardant des éclairs de rage vers Anaïs. « C’est cette fille ! Elle a monté un coup monté avec ce vieux notaire gâteux ! Cette maison appartient aux Valombreux depuis trente ans ! Julien, fais quelque chose, bon sang ! Dis-leur que c’est toi le maître ici ! »

Julien regarda sa mère, puis son regard glissa vers Anaïs. Il vit dans les yeux de sa femme un abîme infranchissable. Il n’y avait plus d’amour, plus de rancœur, plus même de colère : seulement une indifférence souveraine, le regard d’une propriétaire observant des intrus pathétiques qui avaient pillé son héritage moral et matériel.

« Je ne peux rien faire, maman », souffla Julien en s’effondrant sur la première marche de l’escalier, le visage enfoui dans ses paumes. « Tout est fini. Tout était fini dès le début. »

Anaïs franchit le seuil sans un mot pour son époux. Elle s’avança vers la bibliothèque d’hiver, sortit de son sac à main la lourde clé de laiton ouvragé remise par maître Lambert et l’inséra dans le canon préservé au centre des éclats de bois. La serrure tourna sans un grincement, avec une précision d’horlogerie remarquable.

Elle poussa les battants de chêne. Une odeur rassurante de vieux papier, de cire d’abeille et d’huile de lin s’échappa de la pièce plongée dans la pénombre.

Accompagnée de l’huissier et du notaire, Anaïs pénétra dans la vaste pièce circulaire éclairée par de hautes fenêtres à crémone donnant sur le parc aux chênes centenaires. Sur les rayonnages en acajou s’alignaient des centaines d’ouvrages reliés de plein cuir, mais surtout, posés sur de solides tréteaux sous des toiles protectrices, se trouvaient des dizaines de cartons à dessins et de châssis soigneusement étiquetés de la main d’Henri de Saint-Périer.

L’huissier souleva délicatement un coin de toile et émit un sifflement admiratif. « Des gouaches préparatoires de la période fauve… C’est exceptionnel. Une collection intacte et répertoriée. »

Anaïs s’avança jusqu’à la monumentale cheminée de pierre sculptée. Guidée par les indications précises de la lettre de sa grand-mère, elle palpa le linteau orné d’un bas-relief représentant des feuilles d’acanthe. Ses doigts trouvèrent une rainure presque invisible sur le côté droit. Elle exerça une pression ferme vers le haut.