« Tais-toi, misérable ! » aboya Monique en se tournant vers lui avec rage. « Si tu avais été un homme, tu aurais trouvé un moyen légal de lui faire signer une renonciation ! Mais tu as tremblé comme un lâche pendant quatre ans ! Maintenant, elle est là, elle sait tout ! »

Monique se retourna vers Anaïs, le regard chargé d’une haine venimeuse. « Tu crois que tu vas entrer ici et nous chasser comme des chiens ? C’est moi qui ai entretenu ce parc pendant trente ans ! C’est moi qui ai supporté les dettes d’Arthur ! Cette maison m’est due ! Prends ta valise et disparais ! Aucun juge ne croira une gamine sans relations face à ma famille ! »

Anaïs regarda la vieille femme, puis son mari qui n’osait même pas lever la main pour retenir sa propre mère. La douleur aiguë qui lui déchirait la poitrine commença lentement à faire place à une résolution glaciale. Les larmes qui montaient à ses yeux ne coulèrent pas. Elle redressa les épaules, ramassa l’écharpe tombée sur le sol mouillé et la remit soigneusement autour de son cou.

« Vous commettez une grave erreur, Monique », dit-elle posément. « Vous pensiez que me jeter dehors sous la pluie allait effacer les lois de ce pays ? Vous avez sous les yeux l’acte original certifié. Dans soixante-douze heures, je n’aurai même pas besoin de frapper à cette porte. C’est la force publique qui viendra vous ouvrir. »

Elle s’avança vers le perron, ramassa sa valise avec dignité et ramassa également le double des clés que Monique avait jeté au sol. Julien fit un geste pour la retenir, effleurant la manche de son manteau.

« Anaïs, s’il te plaît… Ne pars pas comme ça. On peut trouver un arrangement. Je t’aime… »

Elle se dégagea d’un mouvement si sec que Julien recula d’un pas. « Ne me touche plus jamais. Tu n’es qu’un imposteur, Julien. Et tu as passé quatre ans à vivre sous mon toit en me faisant croire que j’étais ton invitée. »

Sans un regard en arrière, Anaïs descendit l’allée gravillonnée, le bruit de ses pas crissant dans la nuit. Elle franchit la grille en fer forgé qui se referma derrière elle avec un grincement sinistre.

Arrivée à sa petite citadine garée le long de la route départementale, elle jeta sa valise sur la banquette arrière et s’installa au volant. Ses mains tremblaient sur le cuir du volant. Pendant dix longues minutes, le moteur tournant au ralenti, elle laissa enfin éclater ses sanglots. Le chagrin de la trahison la submergea : chaque mot tendre, chaque projet de famille, chaque promesse murmurée dans l’obscurité de leur chambre n’était qu’un calcul d’usurier destiné à préserver les apparences d’une famille d’aristocrates déchus.

Mais à mesure que l’air chaud de la ventilation réchauffait l’habitacle, une pensée plus pressante s’imposa à son esprit : pourquoi sa grand-mère avait-elle mis en place une machination aussi complexe ? Pourquoi confier un domaine à un courtier véreux tout en stipulant une date précise pour la restitution ?

Il y avait un secret plus profond dans cette bâtisse. Et elle n’avait que trois jours pour le découvrir avant que Monique et Julien ne fassent disparaître ce qui restait de son héritage.

Anaïs passa la première et s’engagea sur la route en direction de la petite ville voisine. Elle ne pouvait pas rester dans un hôtel où Julien pourrait la retrouver. Elle composa le numéro de Claire, sa plus proche amie et collègue d’agence, qui habitait à une demi-heure de là. En quelques mots hachés par l’émotion, elle lui résuma la situation. Claire ne posa aucune question superflue : la porte de son pavillon était ouverte, du café chaud l’attendait.

Une heure plus tard, étalant les feuillets du document notarié sur la table en pin de la cuisine de Claire, les deux femmes analysèrent chaque virgule du texte. Claire, dont le frère était clerc de notaire à Melun, pointa immédiatement du doigt une annotation manuscrite dans la marge inférieure du troisième feuillet :

« Sous réserve de l’inventaire physique des scellés de la bibliothèque d’hiver, conformément au codicille déposé le 14 octobre 1996 chez Me Gabriel Lambert. »

« La bibliothèque d’hiver… » murmura Anaïs, les yeux perdus dans ses souvenirs. « C’est la pièce du rez-de-chaussée qui est restée condamnée depuis notre emménagement. Julien prétendait que le plancher était pourri et qu’il fallait consolider les poutres maîtresses avant d’y toucher. Il gardait toujours la porte fermée à clé sous prétexte de sécurité. »

« Ce n’était pas pour le plancher », répliqua Claire en fronçant les sourcils. « S’il y a un codicille et des scellés, ton mari savait parfaitement qu’il y avait quelque chose là-dedans qu’il ne devait surtout pas te laisser voir. Et si Monique a découvert le document aujourd’hui, elle ne va pas tarder à vouloir forcer cette porte si elle pense y trouver de quoi rembourser ses créanciers. »

Le lendemain matin à la première heure, Anaïs se présenta à l’étude notariale de maître Gabriel Lambert à Fontainebleau. Le notaire, un homme d’un certain âge aux cheveux argentés et au regard perçant, la reçut avec une solennité presque émue dès qu’elle prononça son nom de famille.

« Mademoiselle Moreau… ou devrais-je dire Madame Valombreux ? » commença-t-il en la faisant asseoir dans son vaste bureau tapissé de cuir et de boiseries anciennes.

« Moreau, maître. Et pour toujours désormais », répondit-elle d’une voix ferme. « Je viens pour la succession d’Éléonore de Saint-Périer. »

Maître Lambert soupira longuement, joignant ses mains sur son sous-main en buvard vert. « J’attendais votre venue depuis près de dix ans, mon enfant. Lorsque votre grand-mère est venue me trouver peu avant sa mise sous tutelle, elle savait que ses jours étaient comptés et que son propre frère cherchait à dilapider sa fortune dans des investissements frauduleux. Elle a utilisé Arthur Valombreux, qui était alors son conseiller financier, pour créer un écran juridique impénétrable. Mais elle se méfiait aussi des Valombreux. Arthur était cupide. Elle m’avait dit : ‘Gabriel, donnez-leur l’usufruit temporaire pour qu’ils entretiennent le domaine, mais verrouillez le capital jusqu’aux trente ans d’Anaïs. À cet âge, elle aura la maturité nécessaire pour affronter la vérité.’ »