« Quelle vérité, maître ? » demanda Anaïs, le cœur battant à tout rompre.
Le notaire ouvrit un coffre-fort mural dissimulé derrière un tableau et en sortit une lourde boîte métallique frappée des armoiries de la famille Saint-Périer, ainsi qu’un jeu de clés anciennes en laiton ouvragé.
« Julien Valombreux est venu ici il y a six ans, après le décès de son père », révéla le notaire avec gravité. « Il a tenté d’obtenir la levée anticipée de la clause de fiducie en prétendant que vous aviez disparu sans laisser d’adresse. J’ai évidemment refusé, lui rappelant que le mandat prévoyait des sanctions pénales sévères pour tout abus de confiance. C’est à ce moment-là qu’il a compris qu’il n’avait qu’un seul moyen de conserver la propriété : vous épouser et faire en sorte que vous ne découvriez jamais la nature exacte des biens d’Éléonore. »
« Et cette bibliothèque d’hiver ? »
« Éléonore y a entreposé l’ensemble de ses archives personnelles, mais surtout la collection de dessins originaux et de manuscrits rares de son premier mari, votre grand-père, le peintre et mécène Henri de Saint-Périer. Ces œuvres ont été soustraites aux inventaires de succession de l’époque pour vous être transmises directement. Leur valeur dépasse de loin celle de la bâtisse elle-même. Mais ce n’est pas tout. Éléonore m’a confié une lettre scellée, avec consigne de ne vous la remettre qu’en mains propres, le jour où vous réclameriez votre dû. »
Il lui tendit une enveloppe jaunie par le temps, cachetée à la cire rouge. Anaïs brisa le sceau d’un geste mesuré. L’écriture fine et nerveuse de sa grand-mère s’étalait sur un papier vélin épais :
« Ma chère petite Anaïs,
Si tu lis ces lignes, c’est que l’heure est venue pour toi de reprendre ce qui nous a été arraché. Ne fais confiance à personne dans cette maison. Arthur Valombreux m’a trahie autrefois en vendant une partie des œuvres d’Henri pour couvrir ses spéculations, et sa famille porte le même venin. Derrière la cheminée de la bibliothèque d’hiver se trouve le double fond qui renferme le grand registre financier de la société Valombreux. Tu y trouveras les preuves de leurs malversations, qui te permettront de te protéger s’ils tentent de contester tes droits. Sois forte, sois fière de ton nom. La bâtisse t’appartient, mais ta liberté vaut plus que toutes les pierres du monde. »
Anaïs replia la lettre, les larmes lui montant enfin aux yeux, non plus de tristesse, mais d’une infinie gratitude envers cette femme qu’elle avait crue distante et indifférente, et qui avait en réalité veillé sur elle par-delà la mort.
« Maître Lambert », dit Anaïs en se redressant, « Monique et Julien sont actuellement dans la maison. Monique cherche désespérément de l’argent. J’ai peur qu’ils ne détruisent ou ne pillent la bibliothèque avant la date butoir de mes trente ans. »
Le notaire esquissa un sourire austère. « La clause résolutoire prévoit que toute tentative de dégradation, d’expulsion illégitime du bénéficiaire ou de dissimulation de biens entraîne la déchéance immédiate et irrévocable du droit d’occupation temporaire du mandataire. En vous jetant dehors hier soir devant témoin, Monique et Julien ont enfreint les termes stricts du mandat. Nous n’avons pas besoin d’attendre trois jours. Nous pouvons intervenir dès cet après-midi avec un huissier de justice et la gendarmerie. »
Pendant ce temps, au domaine, la tension était montée d’un cran. Dans le grand salon aux tentures passées, Monique faisait les cent pas, fumant nerveusement une cigarette longue dont la cendre tombait sur le parquet ciré. Julien était assis dans un fauteuil club usé, la tête entre les mains, le regard fixé sur le plancher.
« Espèce d’incapable ! » éructait Monique pour la vingtième fois de la matinée. « Quatre ans ! Quatre ans que tu vis avec cette gamine sous le même toit sans avoir été foutu de lui faire signer un contrat de mariage en communauté universelle avec clause d’attribution intégrale ! Tu aurais pu tout verrouiller ! »
« Elle n’aurait jamais accepté, maman », répondit Julien d’une voix sourde, épuisée. « Anaïs n’est pas stupide. Elle est architecte, elle connaît le droit des contrats. Si j’avais insisté, elle aurait posé des questions. Et puis… je ne voulais pas lui faire de mal. »
Monique s’arrêta net devant lui et lui jeta un regard chargé d’un mépris féroce. « Ne pas lui faire de mal ? Et nous alors ? Les créanciers de la salle de jeux m’ont donné quarante-huit heures ! Si je ne verse pas les deux cent mille euros d’arriérés avant vendredi soir, ils enverront des huissiers saisir tout ce que je possède en ville ! Et toi, tu crois que tu vas continuer à te pavaner dans les clubs de golf quand nous serons ruinés ? »
Elle s’approcha du couloir menant à l’aile ouest de la bâtisse, là où la lourde porte en chêne massif de la bibliothèque d’hiver demeurait close depuis des décennies.
« Va chercher le pied-de-biche et la masse dans l’atelier », ordonna-t-elle sèchement.
Julien releva la tête avec un sursaut d’effroi. « Non ! Tu as lu ce que disait le dossier de mon père : cette pièce est sous scellés notariés privés ! Si on force cette porte, cela devient une infraction pénale ! »
« Ton père est mort, le vieux Lambert a un pied dans la tombe, et cette petite idiote est probablement en train de pleurer chez une amie ! » cria Monique, hors d’elle. « Il y a des tableaux de valeur inestimable là-dedans, ton père me l’a assez répété avant de crever ! Un marchand d’art hollandais que je connais est prêt à acheter sans poser de questions et à payer en liquide dès ce soir. Bouge-toi ou je le fais moi-même ! »
Julien ne bougea pas, paralysé par la lâcheté et la terreur des conséquences. Monique poussa un juron rageur, se dirigea vers la buanderie d’un pas précipité et revint quelques instants plus tard avec un gros tournevis d’électricien et une massette de maçon.