Ni les clients.

Ni Camille.

L’homme qui avait passé des années à faire peur aux autres découvrait ce que signifiait perdre le contrôle.

Henri se tourna vers l’avocat.

« Je veux également une vérification des horaires, des fiches de paie et des réclamations du personnel. »

« Bien entendu. »

« Et je souhaite que mademoiselle Moreau soit accompagnée pour faire valoir ses droits. »

Camille releva la tête.

« Monsieur Laurent, je… »

Henri lui adressa un sourire.

« Vous avez déjà beaucoup fait aujourd’hui. »

Puis il ajouta :

« Maintenant, laissez les adultes responsables réparer ce qui peut l’être. »

Lorsque la foule commença à se disperser, Camille s’assit sur une chaise de la terrasse.

Elle tremblait.

Henri s’approcha.

« Vous allez bien ? »

Elle eut un petit rire nerveux.

« Je crois que je viens de vivre la journée la plus étrange de ma vie. »

Henri sourit.

« Pour moi aussi. »

Camille contempla son visage.

« Puis-je vous demander quelque chose ? »

« Bien sûr. »

« Pourquoi portez-vous ces vêtements ? »

Henri baissa les yeux vers son manteau.

Ses doigts caressèrent doucement le tissu usé.

« Parce que ce manteau me rappelle l’homme que j’étais avant d’avoir de l’argent. »

Camille resta silencieuse.

« Il y a longtemps, j’ai connu la faim. La vraie faim. Celle qui vous fait hésiter entre demander de l’aide et conserver votre fierté. »

Il regarda le sandwich toujours posé près de lui.

« Un jour, quelqu’un m’a nourri alors que je n’avais rien. »

Camille sourit tristement.

« Cette personne devait avoir bon cœur. »

Henri acquiesça.

« Oui. Un cœur exceptionnel. »

Puis il lui demanda :

« Dites-moi, Camille, quel est votre nom de famille ? »

« Moreau. »

« Et votre père ? »

Elle parut surprise.

« Mon père ? »

« Oui. Comment s’appelait-il ? »

« Julien Moreau. »

Henri se figea.

« Julien ? »

« Oui. »

Il déglutit.

« Julien Moreau… Il travaillait dans le bâtiment ? »

Camille sentit un frisson lui parcourir le dos.

« Oui. Il était maçon. Puis chef de chantier. »

Le visage d’Henri perdit soudain toute couleur.

« Et votre mère s’appelle Madeleine ? »

Camille se leva brusquement.

« Comment savez-vous cela ? »

Henri porta une main tremblante à son visage.

Pendant quelques secondes, il fut incapable de répondre.

Puis il murmura :

« Mon Dieu… »

Ses yeux se remplirent de larmes.

« Vous êtes la fille de Julien. »

PARTIE 3 — LE SECRET ENFOUI DEPUIS TRENTE ANS
Camille sentit son cœur accélérer.

Le vieil homme qui venait de provoquer la chute de son directeur connaissait son père.

Et il connaissait sa mère.

Elle regarda Henri avec inquiétude.

« Monsieur Laurent, dites-moi ce qui se passe. »

Henri s’assit lentement.

Ses mains tremblaient de nouveau.

Mais cette fois, ce n’était pas la faim.

C’était l’émotion.

« Votre père était mon ami. »

Camille reste immobile.

« Mon père est mort quand j’avais dix ans. »

Henri ferma les yeux.

« Je sais. »

« Alors pourquoi ma mère ne m’a-t-elle jamais parlé de vous ? »

Henri baissa la tête.

« Parce que nous nous sommes perdus de vue bien avant sa mort. Et parce que lorsque j’ai essayé de retrouver votre famille, il était déjà trop tard. »

Il fouilla dans la poche intérieure de son manteau.

Il en sortit un petit portefeuille de cuir usé.

À l’intérieur, protégée par une feuille de plastique, se trouvait une photographie ancienne.

Deux hommes souriaient devant un chantier.

L’un d’eux était Henri, beaucoup plus jeune.

L’autre portait une veste de travail bleue.

Camille reconnut immédiatement son visage.

” Papa… “

Sa voix se brisa.

Elle prit délicatement la photographie.

Ses doigts tremblaient.

« C’est mon père. »

Henri acquiesça.

« Oui. »

Elle contempla longuement l’image.

Elle n’avait jamais vu cette photographie.

Son père lui manquait depuis quinze ans.

Parfois, elle avait peur d’oublier le son de sa voix.

Mais son sourire, elle le reconnaîtrait entre mille.

« Comment l’avez-vous rencontré ? »

Henri inspira profondément.

Et il commença à raconter.

Trente ans auparavant, Henri Laurent n’était pas un homme riche.

Il avait trente-huit ans et possédait une petite entreprise de rénovation.

Il travaillait dur.

Il rêvait d’acheter de vieux immeubles, de les restaurer et de bâtir quelque chose de durable.

Mais une série de mauvaises décisions et la faillite d’un associé avaient détruit son entreprise.

En quelques mois, il avait perdu ses économies.

Son atelier.

Sa camionnette.

Puis son appartement.

Pendant un hiver particulièrement rigoureux, il dormit dans des hébergements d’urgence et passa plusieurs nuits dehors.

Il avait honte.

Honte de demander de l’aide.

Honte de ne pas pouvoir payer ses dettes.

Honte de regarder les autres vivre normalement pendant qu’il tentait simplement de survivre.

Un soir de décembre, il s’était assis près d’un chantier du treizième arrondissement.

Il n’avait rien mangé depuis la veille.

Ses chaussures étaient trempées.

Ses mains étaient gelées.

Il regardait les ouvriers quitter le chantier lorsqu’un homme s’approcha.

L’homme avait une trentaine d’années.

Il portait une veste de travail bleue et tenait un petit sac en papier.

« Vous attendez quelqu’un ? » demanda-t-il.

Henri secoua la tête.

« Non. »

L’homme observa son visage.

Puis il s’assit à côté de lui.

« Moi, c’est Julien. »

Henri ne répondit pas immédiatement.

« Henri. »

Julien ouvrit son sac.

Il contenait deux sandwiches.

Il en tendit un à Henri.

« Tenez. »

Henri détourna les yeux.

« Je n’ai pas d’argent. »

Julien haussa les épaules.

« Je ne vous ai pas demandé de payer. »

« Je ne peux pas accepter. »

« Pourquoi ? »

Henri ne trouva pas de réponse.

Julien sourit.

« Parce que vous avez votre fierté ? »

Henri baissa la tête.

« Peut-être. »

« Alors gardez-la. Moi, je vous donne seulement à manger. »

Ces mots avaient changé quelque chose en Henri.