Mais elle redoutait son directeur.

Philippe Dubois.

Quarante-trois ans, cheveux sombres impeccablement coiffés, chemise rose pâle parfaitement repassée.

Philippe considérait la gentillesse comme une faiblesse.

Il parlait rarement.

Il ordonnait.

« Camille ! La table quatre attend ! »

« J’arrive, monsieur. »

« Dépêchez-vous ! »

Elle prit un plateau et traversa la salle.

Plus tard, une cliente se plaignit de la température de son café.

Philippe intervint immédiatement.

Mais au lieu de calmer la situation, il se retourna contre Camille.

« Combien de fois dois-je vous répéter que nos clients exigent l’excellence ? »

« Je vais remplacer le café. »

« C’est déjà trop tard pour éviter une mauvaise impression. »

Camille baissa les yeux.

Elle connaissait la règle.

Ne pas répondre.

Ne pas provoquer.

Garder son emploi.

Vers treize heures, le service battait son plein.

C’est alors qu’elle aperçut l’homme au manteau vert.

Il se tenait près de l’entrée vitrée.

Il regardait l’intérieur du café sans oser s’approcher.

Son visage était creusé par les rides.

Une barbe grise épaisse cachait une partie de sa mâchoire.

Il semblait épuisé.

Puis Camille vit sa main se poser contre son ventre.

Et ses doigts trembler.

Elle comprit immédiatement.

Cet homme avait faim.

Une vraie faim.

Celle qu’on ne peut pas dissimuler derrière un sourire.

Elle s’approcha discrètement du comptoir.

Un sandwich emballé attendait dans une petite vitrine.

Elle demanda au serveur de cuisine :

« Luc, combien coûte celui-ci ? »

« Douze euros cinquante. »

Camille hésita.

Elle avait prévu cet argent pour acheter du pain, du lait et quelques provisions en rentrant.

Elle regarda de nouveau le vieil homme.

Il avait fermé les yeux, comme pour reprendre des forces.

Alors elle sortit des billets de la poche de son tablier.

« Je le prends. »

Luc fronça les sourcils.

« C’est pour toi ? »

« Non. Pour monsieur, dehors. »

Son collègue pâlit.

« Camille, tu sais que Philippe ne veut pas qu’on donne de nourriture aux gens dans la rue. »

« Je ne donne rien qui appartienne au café. Je l’achète. »

« Fais attention. »

Elle sourit tristement.

« Je sais. »

Puis elle sortit.

Le soleil réchauffait les pavés.

« Monsieur ? »

Le vieil homme se tourna.

Camille lui tendit le sandwich.

« Monsieur, mangez un peu. »

Henri la regarda, stupéfait.

« Je n’ai pas d’argent, mademoiselle. »

« Ce n’est pas grave. »

« Je ne veux pas vous déranger. »

« Vous ne me dérangez pas. »

Il fixa le petit paquet.

« Pourquoi faites-vous cela ? »

Camille haussa doucement les épaules.

« Parce que vous avez faim. »

Ces quelques mots semblèrent bouleverser le vieillard.

Il tendit la main.

Et c’est à cet instant que Philippe Dubois surgit derrière eux.

« Camille ! Qu’est-ce que vous êtes en train de faire ? »

La jeune femme se retourna.

« Monsieur Dubois, je voulais simplement… »

Mais Philippe ne la laissa pas terminer.

Il arracha le sandwich des mains d’Henri.

« On ne nourrit pas les clochards ici ! »

Le vieil homme recula.

Son visage se ferma.

Et Camille comprit qu’elle allait devoir choisir entre son travail et sa conscience.

PARTIE 2 — L’APPEL QUI A FAIT TREMBLER LE DIRECTEUR
« Rendez-lui son sandwich. »

Camille avait parlé calmement.

Pourtant, Philippe la fixa comme si elle venait de commettre une offense impardonnable.

” Pardon ? “

« J’ai payé ce sandwich. Il lui appartient maintenant. »

Philippe serra le sachet entre ses doigts.

« Vous croyez pouvoir décider des règles de mon établissement ? »

« Non, monsieur. Mais je ne vois pas pourquoi cet homme devrait être humilié. »

Plusieurs clients s’étaient rapprochés des fenêtres.

Le vieillard baissa la tête.

« Laissez tomber, mademoiselle. Je ne veux pas vous attirer d’ennuis. »

Camille sentit sa gorge se nouer.

« Vous n’avez rien fait de mal. »

Philippe éclata d’un rire méprisant.

« Voilà maintenant que vous me donnez des leçons de morale ! »

Il secoue le sandwich.

« Vous imaginez ce que penseront nos clients s’ils voient des gens comme lui devant notre porte ? »

Camille le regarda droit dans les yeux.

« Peut-être qu’ils penseront que nous sommes humains. »

Le sourire de Philippe disparut.

Il tendit brutalement le sandwich à Camille.

« Très bien. Puisque vous tenez tant à jouer les bienfaitrices, débrouillez-vous avec lui. »

Camille récupéra le paquet et le plaça entre les mains du vieillard.

« Tenez, monsieur. »

Henri murmura :

« Merci, mon enfant. »

Elle lui sourit.

Puis Philippe s’approcha.

Il arracha son badge.

« Vous êtes virée ! Dehors ! »

Le bruit du clip qui se brisait fit sursauter Camille.

Elle porta instinctivement la main à son tablier.

« Monsieur Dubois… »

« Je ne veux plus vous voir ici. »

« Je vous en prie. J’ai vraiment besoin de ce travail. »

« Alors il fallait réfléchir avant de me défier. »

Les yeux de Camille se remplirent de larmes.

« Ma mère est malade. Je paie son loyer, ses médicaments… »

Philippe haussa les épaules.

« Ce n’est pas mon problème. »

Ces mots furent plus douloureux que le licenciement lui-même.

Camille comprit que cet homme ne voyait pas ses employés comme des personnes.

Seulement comme des instruments qu’on pouvait remplacer.

Alors elle ramassa son badge cassé.

Et elle se redressa.

« Très bien, monsieur. »

Sa voix tremblait.

« Mais je ne regrette pas d’avoir aidé cet homme. »

Philippe eut un sourire sarcastique.

« Vous changerez d’avis quand vous chercherez du travail. »

Derrière elle, Henri intervint.

« Vous venez de commettre une erreur. »

Philippe se retourna.

« Quoi encore ? »

Le vieillard releva lentement la tête.

« Une très grave erreur. »

Philippe ricana.

« Et que comptez-vous faire ? Me dénoncer à la police parce que je ne veux pas de mendiants devant mon café ? »

Henri ne répondit pas immédiatement.

Il regarda le bâtiment.