« Il y a sept ans, Clare, tu as quitté ma maison en me disant que tu voulais être libre, que tu ne voulais pas vivre à l’ombre de ma fortune. Je t’ai laissée partir par orgueil. J’ai laissé cet imposteur t’arracher à moi parce que j’attendais que tu reviennes me demander pardon. C’était la plus grande erreur de ma vie. Mais ce soir… ce soir, tu as appelé ton père. Et personne ne touche à ce qui m’appartient sans en payer le prix absolu. Repose-toi. Je reviens. »

II. Les Ombres de Teterboro
La pluie s’était remise à tomber sur le New Jersey, un déluge glacé qui transformait le tarmac de l’aérodrome privé de Teterboro en un miroir noir luisant sous les projecteurs halogènes.

Dans le salon VIP désert du terminal d’affaires, Matthew Hayes arpentait le sol de marbre, une flûte de champagne intacte à la main. Il portait un imperméable en cachemire beige, les cheveux soigneusement plaqués en arrière, mais ses yeux trahissaient une fébrilité incontrôlable. Toutes les trente secondes, il consultait sa montre de luxe.

À côté de lui, assise sur une banquette en cuir, une femme élégante aux lèvres peintes d’un rouge carmin vérifiait son ordinateur portable sécurisé. Lauren Thorne.

« Le système bancaire suisse a validé la première tranche, dit-elle sans lever la tête. Quarante millions sont désormais indétectables. Dès que nous aurons atterri aux Bahamas et changé d’appareil pour Dubaï, Richard Sterling pourra remuer ciel et terre : il ne retrouvera pas un centime. »

Matthew lâcha un ricanement sec, presque maniaque. « Ce n’est pas l’argent qui m’inquiète, Lauren. C’est elle. »

« Tu as dit qu’elle était inconsciente. Tu l’as laissée sur le sol. »

« Je l’ai frappée fort. Très fort. J’ai cru entendre son crâne heurter la base de la cheminée. Si elle est morte avant que nous n’ayons quitté l’espace aérien américain, la police va bloquer tous les aéroports de la côte Est pour homicide. »

« Alors réjouis-toi, rétorqua Lauren avec une froideur chirurgicale. Si elle est morte, tu es son unique héritier légal en l’absence de testament mis à jour. Richard Sterling n’aura aucun pouvoir pour contester les statuts de NexusCore avant plusieurs semaines. Le temps pour nous d’être intouchables. »

Matthew s’approcha de la vitre donnant sur la piste. Le Gulfstream G650 blanc aux réacteurs déjà allumés laissait échapper un grondement sourd dans la nuit pluvieuse. L’escalier était déployé. Les bagagistes venaient de charger leurs quatre valises diplomatiques contenant les disques durs de sauvegarde et deux millions de dollars en devises liquides.

Soudain, le bip aigu d’un téléphone satellite résonna dans la pièce. Matthew décrocha vivement.

« Allô ? Carlos ? Pourquoi l’embarquement n’est pas autorisé ? On devait monter à bord il y a dix minutes ! »

À l’autre bout du fil, la voix de son pilote privé était hachée par la panique. « Monsieur Hayes… nous avons un problème. La tour de contrôle vient de suspendre notre plan de vol. Ils parlent d’une anomalie technique sur le transpondeur. »

« Mensonge ! hurla Matthew. Donne cinquante mille dollars au responsable de piste et fais rouler l’appareil ! »

« Je ne peux pas, monsieur. Regardez dehors. »

Matthew colla son visage contre la vitre froide.

Au bout de la piste, trois imposants SUV noirs aux vitres teintées venaient de briser la barrière de sécurité du terminal privé. Sans sirènes, sans gyrophares, ils roulaient à vive allure, projetant des gerbes d’eau sous leurs pneus, avant de venir se positionner en éventail à moins de dix mètres du nez de l’avion, bloquant complètement toute possibilité de manœuvre.

Derrière eux arrivèrent quatre berlines banalisées de la police d’État du New Jersey, suivies immédiatement par deux véhicules d’intervention fédérale du FBI.

« Qu’est-ce que c’est que ça ?! » s’écria Lauren en refermant violemment son ordinateur portable. « Matthew, qu’est-ce que tu as fait ?! »

Les portes automatiques du salon VIP s’ouvrirent dans un claquement net.

Une dizaine d’hommes en costume sombre entrèrent, le regard froid, les mains sous leurs vestes. À leur tête, Daniel Mercer s’avança, suivi par deux agents fédéraux en gilet pare-balles portant l’insigne du Trésor américain.

Et derrière eux, marchant d’un pas lent, mesuré, presque solennel, apparut Richard Sterling.

Matthew recula de deux pas, son verre de champagne glissant de ses doigts tremblants pour se pulvériser sur le carrelage.

« Beau-père… bégaya-t-il, le teint devenant livide comme la craie. Que… que faites-vous ici ? C’est une méprise. Lauren et moi partions pour un déplacement d’affaires urgent… pour sécuriser des investissements de NexusCore… »

Richard Sterling s’arrêta à deux mètres de lui. Son manteau noir était humide de pluie. Il ne portait aucune arme, ne manifestait aucun geste de colère visible. Mais son regard d’acier contenait une puissance destructrice si absolue que Matthew baissa instinctivement les yeux.

« Tu as toujours eu le verbe facile, Matthew, déclara mon père d’une voix d’un calme terrifiant. Quand tu es venu me demander la main de Clare il y a sept ans, tu parlais déjà d’honneur, d’avenir, de dévouement. Je savais que tu n’étais qu’un parasite ambitieux. Mais je pensais que tu aimais ma fille assez pour ne pas franchir la ligne du mépris. »

« Richard, écoutez-moi ! supplia Matthew en avançant les mains en avant. Nous pouvons négocier ! Tout l’argent… les quatre-vingt-quatre millions… ils sont sur un compte d’attente ! Je peux tout reverser immédiatement ! Clare… comment va Clare ? Dites-moi qu’elle va bien ! »

À la mention de mon nom, le visage de mon père ne tressaillit même pas.

« Clare est vivante. Et c’est la seule raison pour laquelle tu respires encore à cet instant précis. »

Daniel Mercer fit un pas en avant et posa sur la table basse une pochette transparente scellée contenant la canne à tête de loup ensanglantée. Matthew suffoqua en reconnaissant l’objet.