La portière conducteur était pliée comme une feuille de tôle contre le bois de l’arbre. David fit le tour en pataugeant dans la boue liquide jusqu’aux chevilles. La vitre arrière droite avait volé en éclats.

À l’intérieur, Mila était toujours attachée à son siège auto, grelottant sous son manteau mouillé, les lèvres bleuies par le froid. Son visage était maculé de poussière blanche et de terre, mais ses yeux s’illuminèrent dès qu’elle aperçut la silhouette de son père.

— Papa !

— Je suis là, mon cœur. Je suis là, tout va bien maintenant, chuchota David d’une voix tremblante de soulagement et d’effroi mêlés.

Il passa ses bras à travers l’ouverture brisée, déverrouilla avec précaution la boucle de la ceinture et extirpa délicatement sa fille de l’habitacle. Mila s’accrocha à son cou comme une naufragée à une bouée de sauvetage, pleurant silencieusement contre son épaule.

David la porta quelques mètres plus loin, sous un surplomb rocheux relativement protégé du vent et de la pluie, et retira son propre manteau pour l’envelopper chaudement.

— Reste ici, mon ange. Ne bouge sous aucun prétexte. Papa va chercher maman.

— Sauve-la, papa… s’il te plaît… supplia la fillette, montrant dans sa petite main fermée le dessin froissé et souillé de terre.

David hocha la tête, la mâchoire crispée, et retourna en courant vers la voiture.

Ce qu’il découvrit à la place du conducteur lui glaça le sang. Sophie était inconsciente, la tête inclinée sur le côté, une entaille sanglante barrant son front pâle. Ses jambes étaient coincées sous le tableau de bord déformé par l’impact. Plus alarmant encore, sous le capot avant, une lueur orange vacillante commença à percer la fumée blanche : un départ d’incendie venait de se déclarer au niveau des circuits électriques broyés.

— Sophie ! Sophie, réveille-toi ! cria David en essayant d’ouvrir la portière passager.

La poignée lui resta presque entre les mains ; le mécanisme était totalement bloqué par la déformation du châssis.

L’odeur d’essence et de plastique brûlé devint soudainement plus prenante. Les flammes sous le capot prenaient de l’ampleur, nourries par l’huile qui s’écoulait sur le bloc moteur surchauffé. Dans quelques minutes, tout l’avant du véhicule s’embraserait.

David ne réfléchit plus. Il passa par la portière arrière restée béante, se contorsionna entre les sièges avant au mépris des bris de verre tranchants qui lui entaillaient les avant-bras.

— Sophie, ouvre les yeux, je t’en supplie ! hurla-t-il en lui tapotant doucement la joue.

Les paupières de Sophie frémirent. Elle émit un gémissement plaintif, ses yeux vitreux cherchant à faire le point dans la pénombre envahie par la fumée noire.

— Da… David… ? articula-t-elle avec une peine infinie. Mila… où est Mila… ?

— Elle est en sécurité ! Elle est dehors, elle n’a rien ! Mais il faut que tu sortes de là maintenant, la voiture prend feu !

Sophie tenta de bouger, mais un cri d’agonie lui échappa :

— Mes jambes… je suis bloquée… David, ça brûle, je n’arrive pas à bouger !

Une flamme vive jaillit à travers la fente de ventilation du tableau de bord. La chaleur devint instantanément étouffante à l’avant de l’habitacle. La fumée piquait les yeux de David, lui arrachant des larmes et des quintes de toux suffocantes.

Il n’y avait pas de temps pour attendre l’arrivée des pinces de désincarcération des pompiers. David glissa ses mains sous le tableau de bord écrasé, cherchant à tâtons ce qui retenait les chevilles de sa femme. La tôle d’acier était coupante et brûlante. Il sentit le métal déchirer la chair de ses paumes, mais la douleur physique n’existait plus ; seule comptait la vie de la femme qu’il avait tant aimée et qu’il avait failli perdre par stupidité et par orgueil.

Prenant appui de tout son corps contre le siège arrière, David poussa la console centrale de ses pieds tout en tirant la tôle vers le haut de ses deux mains nues, hurlant de rage et d’effort surhumain. Les muscles de ses bras et de son dos semblèrent sur le point de se déchirer sous la tension.

Dans un grincement de métal tordu, la structure céda de quelques centimètres.

— Maintenant, Sophie ! Tire tes jambes ! rugit David.

Sophie, rassemblant ses dernières parcelles d’énergie, parvint à dégager ses pieds ensanglantés de l’étau d’acier.

Sans perdre une fraction de seconde, David l’agrippa sous les aisselles et la tira en arrière vers la banquette. Il s’extirpa en reculant par la portière arrière, traînant le corps inerte de sa femme hors de l’habitacle au moment précis où le pare-brise avant implosait sous l’effet de la chaleur, crachant un panache de flammes rouges et de fumée épaisse vers le ciel d’encre.

David porta Sophie dans ses bras, trébuchant dans la boue, et remonta la pente avec une force née du pur désespoir. Il atteignit le surplomb rocheux où Mila attendait, terrifiée par le spectacle de la voiture en flammes.

David déposa doucement Sophie sur le sol herbeux, la tête calée contre son genou. Il déchira le bas de sa propre chemise pour comprimer la blessure qui saignait sur le front de sa femme.

Au loin, le hurlement strident des sirènes des pompiers et de la gendarmerie déchira enfin l’obscurité de la forêt. Des gyrophares bleus commencèrent à balayer la cime des arbres au sommet du talus.

Mila s’approcha timidement, tremblante, et posa sa petite main sur le front de sa mère.

— Maman… murmura-t-elle.

Sophie ouvrit péniblement les yeux. La lueur des flammes en contrebas et les éclats bleus des secours éclairaient son visage dévasté. Elle vit sa fille vivante, indemne, penchant son doux visage vers elle. Puis son regard se posa sur David. Ses vêtements étaient déchirés, ses mains brûlées et couvertes de sang, ses yeux pleins d’une terreur et d’un amour qu’elle n’avait plus vus depuis des années.

— Tu es venu… souffla Sophie d’une voix brisée, tandis qu’une larme traçait un chemin propre sur sa joue couverte de suie.

David prit la main glacée de sa femme entre ses paumes tuméfiées et la porta à ses lèvres.