David relut le mot trois fois. Chaque terme sonnait comme un couperet. Son alliance abandonnée brillait sous la lueur blafarde du plafonnier. Une vague de rage et d’injustice le submergea d’abord, suivie immédiatement d’un sentiment d’angoisse insupportable. Sophie lui retirait sa fille. Sans préavis. Sans discussion.
Il sortit précipitamment son téléphone et composa le numéro de sa belle-sœur, Hélène, qui vivait dans un pavillon près de Fontainebleau. La tonalité retentit une fois, deux fois, puis bascula sur la messagerie vocale. Il essaya trois autres fois. Rien.
Pris d’un pressentiment sinistre, il composa alors le numéro de Sophie. Le téléphone sonna dans le vide avant de s’éteindre directement : elle venait de couper son appareil.
David enfila son manteau en catastrophe, ramassa son portefeuille et ses clés de voiture. Il n’allait pas attendre que la nuit s’écoule sans savoir. Il sauta dans sa berline, démarrant en trombe dans les rues luisantes de pluie de la capitale. Il était vingt-et-une heures passées, un vent violent rabattait des trombes d’eau contre le pare-brise, et l’autoroute du Sud s’annonçait saturée.
Pendant ce temps, sur la route départementale sinueuse serpentant à travers la forêt de Fontainebleau, les phares d’une petite citadine découpaient péniblement l’obscurité dense et humide.
Sophie tenait le volant à deux mains, les jointures blanchies par la tension. À l’arrière, Mila s’était endormie, la tête penchée contre la vitre froide, bercée par le ronronnement sourd du moteur et le claquement régulier des essuie-glaces.
Sophie jeta un coup d’œil dans le rétroviseur central. Son cœur se serrait à chaque regard porté sur le visage innocent de sa fille. Elle s’en voulait terriblement. Elle savait que partir ainsi était un acte désespéré, presque lâche, mais l’atmosphère de la maison était devenue toxique. La moindre politesse forcée sonnait faux. Elle avait eu peur que la haine ne finisse par s’enraciner définitivement si elle restait un jour de plus sous ce toit.
Soudain, le téléphone portable de Sophie, posé sur le siège passager, vibra avec insistance. L’écran s’illumina, affichant un numéro inconnu. Hésitante, redoutant que ce ne soit David qui utilise un autre combiné, elle refusa l’appel d’un geste sec.
Une seconde plus tard, le téléphone sonna de nouveau. Cette fois, c’était la ligne fixe de sa sœur Hélène.
Inquiète, Sophie décrocha via le kit mains libres du tableau de bord.
— Allô, Hélène ? Je suis presque arrivée, je serai là dans vingt minutes…
— Sophie ? hurla une voix étrangère, masculine et autoritaire, au milieu de bruits de friture et de sirènes hurlantes. Ne venez pas chez votre sœur ! Qui êtes-vous par rapport à Hélène Vasseur ?
Sophie sentit son sang se figer dans ses veines. Son pied faillit lâcher la pédale d’accélérateur.
— Je… je suis sa sœur. Qu’est-ce qui se passe ? Où est Hélène ?
— Madame, gardez votre calme. Je suis le capitaine Morvan, des sapeurs-pompiers de Seine-et-Marne. Une explosion de gaz majeure vient de ravager le pavillon de votre sœur il y a quarante minutes. Les secours sont sur place. La maison est en proie aux flammes et la structure est totalement instable.
— Mon Dieu… murmura Sophie, ses yeux s’écarquillant d’horreur dans l’habitacle sombre. Et Hélène ? Mon Dieu, où est Hélène ?
— Elle a été évacuée en urgence absolue vers l’hôpital Percy à Clamart. Son état est critique. Madame, si vous étiez en route vers son domicile, faites demi-tour immédiatement. La zone est bouclée par les forces de l’ordre, les conduites du quartier sont encore sous tension.
L’appel fut brutalement interrompu par un grésillement strident.
Sophie laissa échapper un cri d’épouvante. Hélène… Sa sœur unique, son seul refuge dans cette tourmente. Elle aurait dû être là-bas avec Mila au moment de l’explosion si elle n’avait pas pris du retard en faisant le plein d’essence à la sortie de Paris.
La panique lui brouilla la vue. Des larmes brûlantes lui montèrent aux yeux, rendant la route indistincte à travers le pare-brise ruisselant. La forêt semblait se refermer sur elle, gigantesque, impénétrable, menaçante. Que devait-elle faire ? Rouler jusqu’à l’hôpital de Clamart ? Rebrousser chemin ?
Dans son affolement, Sophie ne vit pas immédiatement l’obstacle.
Un chevreuil, affolé par la tempête et le fracas d’une branche morte arrachée par le vent, bondit hors du sous-bois et s’immobilisa en plein milieu de la chaussée, ébloui par les feux de croisement.
Sophie poussa un hurlement. Par réflexe de survie, elle donna un coup de volant désespéré sur la gauche pour éviter l’animal.
Les pneus perdirent instantanément toute adhérence sur la boue et les feuilles mortes gorgées d’eau. La citadine partit en tête-à-queue dans un crissement déchirant. Sophie tenta de contre-braquer, mais le véhicule lui échappa totalement, tournoyant comme une toupie sur le bitume glissant avant de plonger violemment dans le fossé en contrebas de la route.
Le choc fut d’une violence inouïe. Le côté droit de la voiture s’écrasa contre le tronc massif d’un vieux chêne centenaire. Les vitres latérales explosèrent en une pluie de débris scintillants. Les airbags se déployèrent dans un claquement de détonation assourdissant, remplissant l’habitacle d’une odeur âcre de poudre et de fumée blanche.
Puis, le silence retomba sur la forêt. Un silence lourd, brisé seulement par le crépitement de la pluie sur la carrosserie broyée et le ronflement agonisant d’un moteur prêt à rendre l’âme.
Sur l’autoroute A6, David roulait à vive allure, les essuie-glaces battant à plein régime. Ses pensées tournoyaient dans un tourbillon destructeur. Il se remémorait les dix dernières années de sa vie avec Sophie : leur rencontre sur les bancs de l’école d’architecture, leurs premiers projets dessinés sur une table de cuisine bancale, la naissance miraculeuse de Mila un matin de printemps… À quel moment précis avaient-ils laissé l’indifférence et l’amertume s’immiscer dans leur foyer ? Était-ce la pression des dettes ? Les nuits sans sommeil ? Les reproches jamais formulés à voix haute qui avaient fini par pourrir leur complicité ?
Son téléphone sonna soudainement sur le tableau de bord. C’était le numéro de Sophie.
David appuya frénétiquement sur la touche de décrochage.