— Sophie ! Sophie, où es-tu ? Écoute-moi, s’il te plaît, parlons calmement, ne fais pas ça à notre fille…
— Papa… ?
La voix était si faible, si brisée, qu’il crut d’abord à une illusion auditive.
— Mila ? Mila, mon bébé, c’est toi ? Où es-tu ? Passe-moi maman !
— Papa… j’ai mal… maman ne répond pas… elle dort et il y a du rouge sur son visage… J’ai froid, papa… la voiture est tombée dans le noir…
Le monde s’effondra sous les pieds de David. Une décharge d’adrénaline glacée lui traversa les artères, lui coupant net la respiration.
— Mila ! Écoute-moi bien, mon ange, reste avec moi ! Ne dors pas ! Où êtes-vous ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
— L’arbre… il y a des grands arbres partout… Il pleut sur moi, la vitre est cassée… Papa, viens vite, maman ne bouge plus…
Des sanglots étouffés retentirent au bout du fil, puis le bruit étouffé d’une quinte de toux.
David frappa violemment le volant de la paume de sa main pour forcer son esprit à ne pas sombrer dans l’hystérie. Il devait réfléchir. Il était leur seul espoir.
— Mila, chérie, écoute la voix de papa. Tu te rappelles du jeu des explorateurs ? Tu as le téléphone de maman dans les mains ?
— Oui… il est tombé par terre…
— Regarde si tu vois des lumières dehors. Est-ce qu’il y a des voitures qui passent ?
— Non… c’est tout noir. Que des arbres. Et le vent qui souffle très fort… Maman a le bras coincé sous la porte… Papa, elle ne respire presque pas…
— Je viens vous chercher, Mila. Je te promets que je viens. Reste en ligne avec moi, ne raccroche sous aucun prétexte !
Tout en maintenant la communication, David utilisa l’écran de navigation de sa voiture pour joindre le 112 d’urgence sur une seconde ligne.
— Gendarmerie, j’écoute.
— Écoutez-moi très attentivement, cria David d’une voix où se mêlaient la terreur et une détermination désespérée. Ma femme et ma fille de six ans viennent d’avoir un accident grave. Elles sont sorties de la route dans la forêt de Fontainebleau, coincées dans leur véhicule. Ma fille est au téléphone avec moi, sa mère est inconsciente et blessée ! J’ai besoin d’une géolocalisation d’urgence sur le numéro de ma femme immédiatement !
L’opérateur comprit la gravité instantanée de la situation.
— Donnez-moi le numéro, monsieur. Restez calme, je transfère les coordonnées à la cellule technique et j’alerte les casernes de Fontainebleau et Barbizon.
David donna le numéro d’une voix tremblante mais précise. Il quitta l’autoroute à la première sortie, s’engageant à tombeau ouvert sur les routes départementales secondaires qui traversaient le massif forestier. La pluie était devenue un véritable déluge, transformant le bitume en miroir trompeur. Les phares balayaient les troncs noirs et noueux des arbres centenaires qui bordaient la chaussée comme des spectres immobiles.
À travers le haut-parleur, il entendait les gémissements faibles de Mila.
— Papa… j’ai retrouvé le dessin… il était dans ma poche… murmura la petite fille entre deux tremblements de froid.
— C’est bien, mon amour, c’est très bien… Garde-le contre toi, il va te porter chance. Papa arrive, je te jure que j’arrive. Parle-moi, Mila. Raconte-moi ce que tu as dessiné.
— Toi… maman… et moi. Mais le cœur… papa… il s’est déchiré quand la voiture a tapé…
David sentit une larme brûlante couler sur sa joue.
— On le réparera, Mila. Dès qu’on sera rentrés à la maison, on prendra du ruban adhésif magique et on le réparera ensemble, tous les trois. Tu m’entends ? Tu me fais confiance ?
— Oui… mais dépêche-toi… maman a les mains toutes froides…
L’opérateur du 112 revint sur la ligne d’urgence :
— Monsieur ! Nous avons un signal approximatif du relais téléphonique. Le véhicule se trouverait sur la D142, entre la Croix de Toulouse et les Gorges d’Apremont. Les patrouilles convergent vers ce secteur, mais avec la tempête, la visibilité est inférieure à dix mètres.
— J’y suis ! Je suis sur la D142 en venant du nord ! hurla David. Dites-leur de chercher des traces de pneus ou des branches brisées sur le bas-côté !
David coupa l’appel des secours pour se concentrer uniquement sur sa fille, tandis que son véhicule avalait les kilomètres dans la nuit noire. Il scruta chaque mètre du bas-côté, le regard rivé sur les ravins bordant la chaussée étroite. La pluie fouettait le pare-brise avec une fureur redoublée.
Soudain, au détour d’une courbe dangereuse, David aperçut une longue balafre de boue fraîchement arrachée sur l’herbe du talus et plusieurs branches basses brisées nettes, pendant vers le sol.
— Mila ! cria-t-il dans l’habitacle. Est-ce que tu entends un klaxon ?
David appuya de toutes ses forces sur le klaxon de sa voiture, faisant résonner une plainte aiguë dans la nuit sauvage.
À l’autre bout du fil, après un court silence, une petite voix faible répondit :
— Oui… c’est toi, papa ? Je t’entends…
David pila sur les freins. Sa berline dérapa légèrement avant de s’immobiliser en travers de la route, feux de détresse allumés. Il bondit hors de la voiture sans même prendre la peine de fermer la portière.
La pluie glacée s’abattit instantanément sur son crâne et ses épaules, trempant sa chemise en quelques secondes. Équipé de la lampe torche de son téléphone, il s’avança vers le bord du ravin.
Le faisceau lumineux perça la pénombre touffue et révéla, une dizaine de mètres plus bas, au creux d’une dépression rocheuse, la carcasse disloquée de la citadine. Le toit était à moitié écrasé par le choc contre le tronc massif, et de la vapeur s’échappait du radiateur crevé dans un sifflement sinistre.
— Sophie ! Mila ! hurla David en dévalant la pente abrupte.
Il glissa sur les feuilles mortes, tomba sur les genoux, se releva sans prêter attention à la douleur cuisante qui lui déchirait la peau à travers son pantalon, et se rua vers la carcasse fumante.