Julian trébucha sur les débris, poussant un juron de douleur alors qu’un tesson traversait la semelle de son mocassin de cuir fin.
Profitant de son déséquilibre, je ramassai mon sac, mon manteau contenant les originaux, et me ruai vers la porte de service qui donnait sur l’escalier de secours de l’immeuble.
— Éléonore ! hurla-t-il derrière moi, sa voix résonnant dans la cage d’escalier avec des accents démoniaques. Tu ne sortiras pas vivante de cette ville avec ces documents ! Je te le jure devant Dieu !
Je dévalai les six étages quatre à quatre, le souffle court, les poumons en feu, sans jamais m’arrêter.
Arrivée dans la rue sous la pluie battante qui redoublait d’intensité, je savais que je ne pouvais pas retourner chez ma mère. C’était le premier endroit où Julian et les hommes de main de son père iraient fouiller. Je ne pouvais pas non plus me rendre au commissariat central du quartier : le commissaire principal était un intime de Charles de La Tour-Vignaud, ils partageaient les mêmes parties de chasse chaque automne.
Je devais trouver quelqu’un qui n’appartenait pas à leur monde corrompu. Quelqu’un qui avait une dette envers mon père.
Je montai dans un taxi anonyme hélé à la volée sur le boulevard et composai un numéro que j’avais mémorisé depuis des années sur le carnet d’adresses personnel de mon père : Maître Henri Gauthier.
Gauthier avait été l’avocat et l’ami d’enfance de Pierre Valois. Après la mort de mon père en 2006, il avait tenté de relancer l’enquête sur l’accident de voiture suspect, mais il avait été soudainement radié du barreau local à la suite de manœuvres politiques obscures orchestrées par le lobby immobilier. Reconverti depuis dans le journalisme d’investigation financière et le conseil juridique pour les lanceurs d’alerte, il vivait reclus dans une vieille bâtisse fortifiée aux confins des vignobles abandonnés, à quarante kilomètres de la cité.
Quand j’arrivai chez lui vers vingt-trois heures, trempée, couverte de poussière et les mains coupées par des débris de verre, le vieil homme aux tempes argentées m’ouvrit la porte avec un regard méfiant qui se mua immédiatement en stupeur émue.
— Éléonore… Mon Dieu, tu as les yeux de Pierre. Que s’est-il passé, mon enfant ?
Assise près de l’âtre crépitant de sa bibliothèque encombrée de milliers de dossiers d’archives, je vidai mon sac et étalai les documents volés, ainsi que les photos numériques de mon téléphone.
Henri Gauthier ajusta ses lunettes cerclées d’acier et commença à examiner les pièces. Pendant près de deux heures, le seul son dans la pièce fut le bruissement régulier des feuilles de papier, entrecoupé par les respirations saccadées du vieil homme. Plus il lisait, plus ses mâchoires se serraient, blanchissant sous la peau.
Enfin, il releva la tête. Ses yeux brillaient d’une colère froide, presque mystique.
— Ils ne se sont pas contentés de vous voler, murmura-t-il d’une voix rauque. Ils ont commis l’erreur fatale que j’attendais depuis vingt ans.
— Que voulez-vous dire, Maître ? demandai-je, tremblante de fatigue.
— En 2006, Pierre avait réussi à prélever des échantillons de terre et des copies de plans cadastraux originaux avant sa mort. Il me les avait confiés deux jours avant le drame en me disant : « Henri, s’il m’arrive quelque chose, attends qu’ils fassent le faux pas de trop. Ils sont trop puissants pour être attaqués de face. Il faudra attendre qu’ils tentent d’officialiser leur vol. »
Gauthier se leva, marcha vers un coffre-fort mural dissimulé derrière une rangée de recueils de jurisprudence Dalloz, et en sortit une chemise cartonnée jaunie scellée par un ruban tricolore.
— Ton père savait que Charles de La Tour-Vignaud ne pourrait jamais exploiter la vallée de Saint-Clément sans la signature des héritiers directs. Charles a attendu vingt ans. Il a envoyé son propre fils te séduire pour obtenir ces terres sans coup férir, en utilisant Roxane Meunier pour brouiller les pistes de blanchiment d’argent européen. Mais regarde ici, Éléonore.
Il pointa du doigt la dernière page de la procuration falsifiée par Julian et Roxane.
— Pour que cette cession soit valide au regard de la nouvelle loi européenne sur la transparence financière de 2024, le mandataire doit enregistrer la transaction sur la plateforme dématérialisée du Parquet National Financier. Julian a pré-enregistré le dossier ce matin même à onze heures avec sa clé de signature numérique d’avocat stagiaire. En faisant cela, il a lié son identité électronique directe et celle de Roxane à un document contenant une fausse signature notariale. C’est un crime fédéral passible de quinze ans de réclusion criminelle : faux en écriture publique, usage de faux, escroquerie en bande organisée, et tentative de spoliation d’héritage sous abus de faiblesse.
— Mais Julian disait que son père contrôlait les juges locaux…
Henri esquissa un sourire carnassier qui illumina son vieux visage fatigué.
— Les juges locaux, peut-être. Mais pas le Parquet National Financier de Paris. Et surtout, pas l’Office Central de Lutte contre la Corruption et les Infractions Financières et Fiscales (OCLCIFF). Le magistrat instructeur qui dirige cette division à Paris n’est autre que Maxime Renoir… l’ancien substitut qui avait été écarté de l’enquête sur la mort de ton père en 2006. Il n’a jamais oublié. Il attendait ce dossier depuis deux décennies.
Un frisson me parcourut l’échine. La vengeance de mon père n’était pas morte avec lui. Elle avait patiemment mûri dans l’ombre pendant vingt ans, attendant simplement que l’arrogance des bourreaux les pousse à franchir la ligne de trop.
— Que devons-nous faire ? demandai-je, galvanisée par une détermination nouvelle.
— Demain matin, à dix heures, c’était l’heure où Julian comptait faire signer l’acte définitif à ta mère devant son notaire marron, Maître Brissac. Ils ne savent pas encore que nous avons les preuves matérielles du meurtre de ton père et des circuits de blanchiment d’Aura Holdings. Nous allons leur laisser croire qu’ils ont encore l’avantage. Nous allons leur tendre le piège parfait.
Le lendemain matin, un ciel d’ardoise et de brouillard enveloppait la ville.