Je m’effondrai sur une chaise, les doigts tremblants sur le papier glacé. Julian ne m’avait jamais aimée. Notre rencontre impromptue dans cette galerie d’art il y a trois ans, son insistance charmeuse, ses déclarations enflammées, son empressement à vouloir m’épouser sous un régime de séparation de biens tout en me faisant signer des dizaines de « formalités administratives » pour son cabinet… tout cela n’était qu’une gigantesque machination.

Ils avaient découvert l’existence de ce titre de propriété oublié chez ma mère. Ils savaient que les arrêtés d’urbanisme allaient rendre ces terres inestimables. Pour s’en emparer légalement avant que l’État ne publie officiellement les décrets au Journal Officiel, il leur fallait dépouiller deux femmes naïves, démunies et sans défense juridique. Julian devait m’épouser pour verrouiller l’influence psychologique et le contrôle des procurations, tandis que Roxane servait de prête-nom financier pour encaisser les commissions de rétrocession promises par les promoteurs de Charles de La Tour-Vignaud.

Le massacre des cheveux de ma mère ce matin n’était pas une simple méchanceté d’esthète vaniteuse. C’était une provocation calculée, une manœuvre d’intimidation psychologique pour briser le moral de ma mère, lui faire comprendre son insignifiance sociale avant de lui faire parapher le lendemain matin, sous prétexte d’un cadeau de mariage financier, l’acte de cession définitif devant un notaire complaisant.

Mais il y avait pire. Dans une sous-chemise marquée de l’annotation manuscrite « Dossier 2006 – P. Valois », une série de rapports de gendarmerie jaunis et de notes dactylographiées firent basculer ma fureur en un effroi absolu.

Mon père, Pierre Valois, n’était pas mort d’une simple perte de contrôle sous la pluie. Vingt ans plus tôt, il était géomètre expert pour le département. Il avait découvert que Charles de La Tour-Vignaud et ses associés avaient corrompu les services cadastraux pour falsifier les limites des nappes phréatiques et construire une zone commerciale sur des terrains hautement toxiques. Les terres de Saint-Clément appartenaient à mon père parce qu’il s’était juré de les protéger contre les forages illégaux du père de Julian.

Une note manuscrite sur papier à en-tête du cabinet de Charles indiquait froidement : « Pierre ne veut pas négocier. Il menace de saisir le procureur lundi matin. Il faut régler le problème ce week-end avant le dépôt de plainte. Transmis à M. »

La date de cette note était le 14 novembre 2006.

L’accident de mon père avait eu lieu dans la nuit du 15 novembre 2006.

Le choc fut si violent que je crus que mon cœur allait cesser de battre. L’homme que j’avais failli épouser, l’homme avec qui j’avais partagé mon lit la veille au soir, appartenait à une lignée de prédateurs qui avaient peut-être assassiné mon propre père pour du béton et de l’argent sale, et qui s’apprêtaient maintenant à achever leur forfait en ruinant sa veuve et sa fille.

Soudain, le bip électronique de la serrure retentit à l’entrée.

La panique m’envahit l’espace d’une demi-seconde, immédiatement refoulée par un instinct de survie aiguisé. Je saisis rapidement mon téléphone portable, photographiai chaque page du dossier, chaque procuration falsifiée, chaque note manuscrite, en veillant à la netteté parfaite des clichés. Puis je remis les documents exactement comme je les avais trouvés, glissai mon téléphone dans ma poche intérieure, et saisis le dossier original que je dissimulai sous la doublure de mon manteau d’hiver jeté sur le canapé.

La porte s’ouvrit avec fracas. Julian entra, le visage déformé par une colère noire, les joues rougies par l’alcool ou la fureur. Il n’était plus le séducteur raffiné de la haute société ; il était un loup acculé dont le masque venait de se fissurer.

— Tu es encore là, petite peste ? cracha-t-il en claquant la porte derrière lui. Tu te rends compte de ce que tu as fait ? Roxane est en état de choc, sous calmants, et son avocat est en train de rédiger un dépôt de plainte pour agression préméditée avec arme par destination ! Tu as détruit sa réputation et ruiné l’image de ma famille à quarante-huit heures de notre réception !

Je restai debout, immobile, le regard neutre, presque détendu. Cette fausse sérénité sembla le déconcerter davantage que des cris ou des pleurs.

— La réputation de ta famille ? demandai-je d’une voix d’un calme spectral. Quelle famille, Julian ? Celle qui bâtit ses fortunes sur des fraudes cadastrales, des cadavres d’honnêtes hommes et des procurations falsifiées ?

Julian se figea au milieu du couloir. L’arrogance de ses traits s’effaça instantanément pour laisser place à une stupeur inquiète. Ses yeux glissèrent vers la commode de l’entrée, remarquant que la pochette de cuir bordeaux n’y était plus.

— De quoi tu parles ? bégaya-t-il, un pli de panique au coin des lèvres. Tu as fouillé dans mes affaires ?

— Tu as sous-estimé l’institutrice de province et sa fille, Julian. Tu pensais nous tondre comme des moutons. Tu pensais que le sacrifice de ma mère n’était qu’un dommage collatéral pour que Roxane et toi puissiez toucher votre commission de vingt millions sur Saint-Clément ?

Il comprit. En une fraction de seconde, toute trace d’humanité disparut de son regard pour ne laisser subsister que la brutalité froide d’un héritier aux abois. Il fit deux pas rapides vers moi, les poings serrés.

— Rends-moi ce dossier, Éléonore. Tout de suite. Tu ne sais pas dans quoi tu t’es fourrée. Tu crois que tu es dans un roman à l’eau de rose ? Ces terres ne vous appartiendront jamais. Si tu tentes de faire annuler ces cessions, mon père utilisera toutes ses relations pour vous détruire. Toi, tu finiras en prison pour avoir agressé Roxane au salon, et ta mère mourra de chagrin et de honte dans une maison de retraite pour indigents. Rends-moi ces papiers !

Il bondit en avant pour m’attraper à la gorge.

Mais j’avais anticipé son assaut. Depuis l’enfance, mon père m’avait appris une chose : face à un prédateur, ne recule jamais. Je saisis le lourd vase en céramique posé sur le guéridon à ma droite et le fracassai de toutes mes forces contre la table basse en verre trempé. La table explosa dans un fracas assourdissant de mille éclats tranchants, créant une barrière impraticable entre lui et moi.