Un coup sec retentit contre la porte de la bibliothèque. Elle s’ouvrit lentement. Véronique se tenait là. La mère autoritaire avait troqué son masque d’acier contre une expression de fatigue infinie, presque brisée par le poids d’une décennie de mensonges domestiques.
« Les invités commencent à s’inquiéter, dit-elle posément en balayant la scène du regard. Tes parents, Camille, montent l’escalier. Il faut prendre une décision. Le spectacle ne peut plus durer. »
Camille ferma les yeux un instant. À l’intérieur de son crâne, les certitudes de toute sa vie volaient en éclats. Elle avait grandi en croyant être une page blanche, une orpheline heureusement adoptée par un couple bienveillant qui lui avait tout donné. Et voilà qu’en l’espace d’une demi-heure, elle apprenait qu’elle avait eu une mère qui l’avait abandonnée, une sœur biologique qu’elle ne rencontrerait jamais parce que l’homme auquel elle venait de lier son destin l’avait condamnée aux abysses marines, puis l’avait épousée pour expier son propre parjure.
Elle porta la main à son annulaire gauche. L’alliance en platine, sertie d’un diamant pur taillé en poire, semblait peser des tonnes. Un bijou magnifique, choisi par Adrien avec un soin maniaque. Elle comprenait maintenant pourquoi il avait tant insisté pour cette pierre taillée en goutte : c’était une larme de verre, le rappel constant de l’océan qui avait englouti son passé.
Elle glissa le métal le long de sa peau et retira la bague.
Adrien releva la tête, les yeux écarquillés par l’effroi. « Camille… non. Ne fais pas ça. Je t’en supplie. Sans toi, je n’ai plus rien. Je ne suis plus rien. »
« Tu n’as jamais rien été d’autre qu’un lâche, Adrien, dit-elle d’une voix d’un calme terrifiant, d’une froideur qui coupa le souffle des trois membres de la famille présents dans la pièce. Tu as laissé ton frère brisé par un deuil injuste. Tu as laissé une mère croire que sa fille était responsable de sa propre mort. Et tu as pensé que me transformer en réincarnation de ton crime te permettrait de dormir la nuit sans somnifères. »
Elle lâcha l’anneau. La bague tomba sur le bois franc avec un tintement métallique net, cristallin, avant de rouler contre la jambe d’Adrien.
« Camille… supplia-t-il, tendant une main tremblante vers elle. »
« Ne t’avise plus jamais de me toucher, cracha-t-elle. Et ne t’avise plus jamais de prononcer mon prénom. »
Elle se tourna vers Véronique.
« Vous pensiez faire éclater la vérité par souci de justice ? Ne vous donnez pas ce beau rôle, madame. Vous avez attendu le jour de mon mariage, vous avez attendu que trois cents personnes soient réunies pour humilier votre fils et laver votre honneur de mère bourgeoise complice. Vous avez gardé ce secret pendant sept ans pour protéger votre statut social, et vous avez attendu que mon avenir soit broyé pour ouvrir la bouche. Vous me dégoûtez autant que lui. »
Véronique tressaillit sous l’insulte, ses lèvres se pinçant en une ligne livide, mais elle ne trouva pas un mot pour répliquer. Elle baissa les yeux, terrassée par la vérité implacable de la jeune femme.
Camille se tourna enfin vers Thomas. L’homme semblait vidé de toute énergie, portant sur ses épaules le fardeau des dix années perdues à haïr le fantôme de sa propre fiancée pour une faute qu’elle n’avait pas commise.
« Où vit la mère de Clara ? demanda Camille. »
Thomas parut déstabilisé par la question. « À Douarnenez. Dans une maison de retraite près du port. Elle… elle a perdu la mémoire immédiate il y a deux ans, mais elle se rappelle toujours du passé. »
Camille hocha la tête, impassible. « Donne-moi son adresse. »
Thomas sortit un stylo de sa poche de veston, arracha un morceau de papier sur le bloc posé sur le bureau et y griffonna quelques lignes avant de le tendre à Camille. Leurs doigts s’effleurèrent. Dans les yeux de Thomas, elle vit une compassion douloureuse, mêlée au regret indicible d’avoir aimé à travers Clara un visage qu’il redécouvrait aujourd’hui sur une autre femme dévastée.
« Si tu as besoin de quoi que ce soit… commença Thomas. »
« Je n’ai besoin de rien qui vienne de cette famille, le coupa-t-elle avec une politesse tranchante comme une lame. Vous êtes tous contaminés par le mensonge. »
Camille ramassa les pans de sa robe blanche pour ne plus qu’ils traînent sur le sol souillé de cette bibliothèque. Elle se dirigea vers la porte, s’arrêtant juste devant Adrien qui pleurait prostré sur le sol.
« Que vas-tu faire ? balbutia-t-il dans un dernier râle d’angoisse. Tu vas aller voir la police ? »
Camille le fixa d’en haut, son regard noisette brillant d’une férocité majestueuse et glacée.
« La police ? La prescription pour homicide involontaire est passée, Adrien, et tu le sais très bien. La loi des hommes ne te touchera pas. Mais ta propre maison va devenir ta prison. Demain matin, mes avocats déposeront une demande d’annulation de mariage pour dol et tromperie sur la personne. Tu vas devoir retourner dans cette salle devant tes trois cents invités, devant tes associés, devant tes amis, et tu vas leur dire pourquoi la mariée est partie seule. Tu vas porter ton fardeau en plein jour, sans pouvoir te cacher derrière mon visage. »
Elle franchit le seuil sans un regard en arrière.
Dans le couloir, ses parents arrivaient à sa rencontre, le visage déformé par l’inquiétude. Sa mère tendit les bras vers elle : « Camille, mon Dieu, ma chérie, que se passe-t-il ? Tout le monde attend… »
« On rentre à la maison, maman, dit Camille d’une voix ferme, ne laissant filtrer aucune faiblesse. La cérémonie est terminée. Il n’y a pas de mariage. »
« Mais… Adrien ? » balbutia son père.
« Adrien n’existe pas. Ce n’était qu’un mauvais rêve. Rentrons. »
Quatre mois plus tard.
Le vent de l’Atlantique soufflait fort sur la pointe du Raz, fouettant les falaises d’une bruine salée qui sentait l’iode et les ajoncs sauvages. Le ciel breton était d’un gris d’acier, strié de nuages bas qui semblaient vouloir engloutir l’horizon.