« Pires encore ? s’écria Camille en s’adressant aux deux frères. Que pourrait-il y avoir de pire ? J’ai l’impression d’avoir épousé un étranger qui a traqué mon visage pour ressusciter une morte ! Regardez-moi ! C’est pour ça que tu m’as abordée ce jour-là dans cette galerie d’art à Lyon ? Ce n’était pas un hasard, n’est-ce pas ? »

Adrien ferma les yeux, la tête rejetée en arrière, une larme solitaire traçant un sillon brillant sur sa joue pâle.

« Non, confessa-t-il dans un souffle qui ressemblait à une agonie. Ce n’était pas un hasard. »

Camille porta une main à sa gorge, suffoquant presque. Les souvenirs affluèrent avec une cruauté inouïe. Ce jour pluvieux de novembre, elle regardait une toile sombre dans une galerie d’art contemporain. Adrien s’était approché, le teint livide, la fixant avec une telle intensité qu’elle s’était d’abord sentie troublée avant d’être charmée par sa courtoisie presque désuète. Il avait murmuré : « Vous avez la lumière que je cherchais depuis si longtemps. » Elle avait pris cela pour de la poésie romantique. C’était en réalité le constat macabre d’un homme hanté.

« Raconte-moi, ordonna Camille, ses yeux brillant d’une colère incandescente. Raconte-moi ce qui est arrivé à Clara Delorme, ou je sors d’ici et je demande l’annulation immédiate de ce mariage. »

Thomas s’avança lentement, le regard planté dans le tapis d’Orient. « C’était l’été de nos vingt-deux ans. Clara et moi venions d’annoncer nos fiançailles. Notre famille possédait une vieille maison de granit près des falaises en Bretagne. Nous y passions chaque été depuis l’enfance. Adrien revenait d’une année d’études à l’étranger. Il n’avait jamais accepté notre histoire. Dès qu’il posait les yeux sur Clara, il y avait cette tension maladive, cette fascination possessive. Clara m’aimait, mais Adrien savait appuyer là où ça faisait mal. Il lui parlait de ses rêves d’évasion, d’art, de liberté… des choses que mon tempérament d’ingénieur terre-à-terre ne savait pas lui offrir. »

« Ce n’était pas ça ! l’interrompit violemment Adrien, redressant brusquement la tête. Elle étouffait avec toi, Thomas ! Tu voulais lui imposer une vie toute tracée, des enfants immédiats, une maison de banlieue bourgeoise ! Elle me confiait ses doutes ! Elle me disait qu’elle se sentait mourir dans cette cage dorée ! »

« Et tu as profité de ses doutes pour la détruire ! » rugit Thomas en saisissant Adrien par le col, ses doigts serrant la soie de sa cravate. « Tu as profité d’une dispute entre nous, ce soir d’août, pour l’emmener sur cette route de falaise en pleine tempête ! »

« Assez ! » cria Camille en s’interposant, séparant les deux frères d’un geste vigoureux. « Adrien, que s’est-il passé dans cette voiture ? »

Adrien retomba contre le bureau, les mains tremblantes, respirant par saccades.

« On avait bu, avoua-t-il, le regard perdu dans le vide. On s’était disputés, nous aussi. Elle pleurait, elle disait qu’elle ne savait plus qui elle aimait, qu’elle faisait du mal à tout le monde. La pluie tombait à torrents. Les essuie-glaces ne suffisaient plus. Sur la route départementale qui borde la corniche, il y avait ce virage en épingle… Un virage sans garde-corps à l’époque. J’ai vu des phares venir en sens inverse, au milieu de la voie. J’ai braqué pour éviter le choc frontal. La voiture est partie en tête-à-queue. La chaussée trempée s’est transformée en patinoire. Nous avons fait deux tonneaux avant de basculer dans le ravin rocheux, une vingtaine de mètres au-dessus des vagues. »

Camille sentit son cœur battre douloureusement contre ses côtes. « Et ensuite ? »

« La voiture s’est immobilisée sur le toit, coincée entre deux récifs. L’eau montait à une vitesse terrifiante. J’ai réussi à briser ma vitre avec un démonte-pneu resté sous le siège. J’étais sonné, ensanglanté, mais je pouvais bouger. Clara… Clara était inconsciente, sa jambe était broyée sous le tableau de bord déformé. J’ai essayé de tirer sur elle, j’ai crié, j’ai lutté contre le métal pendant ce qui m’a semblé être des heures… Mais la marée montait, Camille. L’écume nous submergeait. Elle s’est réveillée un instant. Elle a ouvert ses yeux… tes yeux… et elle m’a dit : “Sauve-toi, Adrien. Ne me laisse pas mourir seule, mais sauve-toi.” Une vague monumentale a frappé la carcasse. J’ai été éjecté contre les rochers. Quand j’ai réussi à refaire surface, à moitié noyé, la marée avait emporté la voiture vers le large. »

Adrien s’effondra sur une chaise en cuir, cachant son visage entre ses mains, pris de sanglots déchirants.

« On a retrouvé l’épave trois jours plus tard, échouée sur les bancs de sable à dix kilomètres de là, murmura Thomas d’une voix éteinte. Mais la mer n’a jamais rendu le corps de Clara. Jamais. »

Camille restait immobile au centre de la pièce. La douleur de cette histoire flottait dans l’air comme une brume empoisonnée. C’était une tragédie indicible, le genre de traumatisme qui anéantit une famille à jamais. Mais une pièce essentielle manquait encore. Une question brûlait ses lèvres avec la force corrosive de l’acide.

« C’est un terrible accident, murmura Camille en observant Adrien qui pleurait. Un drame effroyable. Mais pourquoi ta mère a-t-elle brandi cette photo aujourd’hui ? Pourquoi a-t-elle dit : “Demande à ton mari pourquoi il t’a épousée après l’avoir rencontrée” ? S’il ne s’agissait que de culpabilité et de deuil, pourquoi transformer notre mariage en tribunal public ? »

Thomas releva les yeux vers Camille. Une lueur d’amertume infinie et de dégoût traversa ses prunelles.

« Parce que notre mère a toujours su ce qu’Adrien refusait d’admettre. Quand la gendarmerie a interrogé Adrien à l’hôpital, il a affirmé qu’il était le passager et que Clara conduisait. Il avait peur, Camille. Il avait peur d’aller en prison pour homicide involontaire aggravé par l’alcoolémie. Il a laissé les gendarmes et les parents de Clara croire que c’était leur propre fille qui s’était tuée par imprudence au volant. »