Camille recula d’un pas, horrifiée, regardant Adrien comme s’il venait de se métamorphoser en monstre sous ses yeux.

« Tu as sali la mémoire d’une morte pour sauver ta peau ? » balbutia-t-elle.

« J’avais vingt-deux ans ! cria Adrien en bondissant sur ses pieds, la voix éraillée par la panique. J’étais terrifié ! La famille Delorme voulait un coupable ! Si j’avouais que j’étais au volant, j’étais brisé, ma carrière était finie, je passais des années derrière les barreaux ! Clara était morte, Camille ! Rien ne pouvait la ramener ! »

« Et tu as laissé Thomas porter le deuil avec cette souillure ? Tu as laissé sa famille croire qu’elle s’était suicidée ou qu’elle avait commis une faute impardonnable ? »

« Notre mère a trouvé le journal intime d’Adrien trois ans plus tard, révéla Thomas avec une cruauté tranquille. Elle a su la vérité. Mais pour préserver le nom de notre famille, pour ne pas détruire ses deux fils d’un coup, elle a étouffé l’affaire. Elle a forcé Adrien à payer une rente anonyme chaque mois à la mère malade de Clara sous couvert d’une fondation d’aide aux victimes. Elle pensait qu’il vivrait dans la repentance. Mais quand tu es entrée dans sa vie, tout a basculé. »

« Qu’est-ce que tu veux dire ? » demanda Camille, sentant un frisson glacial lui parcourir l’échine.

Thomas désigna Camille d’un geste sec de la main. « Regarde-toi, Camille. Tu n’es pas seulement le sosie physique de Clara. Tu as ses manières, son port de tête, son timbre de voix. Mais surtout… tu es née sous X en Bretagne, n’est-ce pas ? À Brest. Le 14 avril 1998. »

Camille se figea net. Son sang sembla se figer dans ses artères.

« Comment sais-tu cela ? Je n’en ai parlé qu’à Adrien. Jamais à personne d’autre dans cette famille. »

Adrien ne bougea plus. Il gardait le regard obstinément rivé au sol, comme un condamné attendant le coup de grâce.

« Maman a fait des recherches privées sur toi dès qu’Adrien a annoncé vos fiançailles, reprit Thomas avec une implacable noirceur. Elle trouvait cette ressemblance trop troublante pour être une simple coïncidence génétique. Elle a engagé un détective pour fouiller dans le dossier d’adoption de tes parents adoptifs. Et ce qu’elle a découvert il y a quarante-huit heures l’a rendue folle. »

Camille chancela, devant s’appuyer contre le chambranle d’une bibliothèque. Les rayonnages de vieux livres semblaient tournoyer autour d’elle dans un vertige sans fin.

« Que suis-je censée être ? Une sœur cachée ? Clara avait une sœur jumelle dont personne n’a jamais parlé ? »

« Non, dit Thomas d’une voix sourde. Pas une jumelle. La mère de Clara, Hélène Delorme, a eu une première fille très jeune, à dix-sept ans, avant de rencontrer le père de Clara. Une enfant issue d’un amour de jeunesse clandestin qu’elle a été contrainte d’abandonner à la maternité de Brest sous la pression de ses parents ultra-catholiques. Clara n’a jamais su qu’elle avait une demi-sœur aînée. Mais Adrien, lui… Adrien le savait. »

Camille tourna lentement la tête vers son époux. L’air de la pièce devint suffocant.

« Tu… tu savais ? »

Adrien tomba à genoux sur le parquet ciré, enfouissant son visage dans la traîne blanche de sa robe, mouillant la mousseline de ses larmes amères.

« Camille, pardonne-moi… Je t’en supplie, écoute-moi ! Je ne voulais pas te faire de mal ! »

« Tu savais que j’étais la sœur de Clara ? Tu as passé trois ans avec moi en sachant que le sang de la femme que tu as tuée coulait dans mes veines ? »

« Je ne l’ai pas su tout de suite ! hurla-t-il, s’accrochant désespérément à l’ourlet de sa robe comme un naufragé à une épave. Quand je t’ai vue dans cette galerie, j’ai cru voir un fantôme, une hallucination créée par mon propre remords ! Pendant six mois, je t’ai observée de loin. J’ai engagé quelqu’un pour savoir qui tu étais, d’où tu venais. Quand j’ai obtenu ton acte de naissance d’origine, quand j’ai vu le nom d’Hélène Delorme rayé dans le registre de l’assistance publique… j’ai compris que le destin m’offrait une rédemption. »

« Une rédemption ? » Camille arracha violemment l’étoffe de sa robe des doigts d’Adrien, le faisant basculer en avant sur les mains. Son dégoût était tel qu’elle avait l’impression que la peau même de ses doigts avait été brûlée par son contact. « Tu n’as pas cherché l’amour, Adrien. Tu as monté une mise en scène macabre pour apaiser ta conscience de lâche ! »

« Non, ce n’est pas vrai ! Je suis tombé amoureux de toi ! De ton rire, de ta force, de tout ce qui t’appartient en propre ! Au début, oui, c’était la culpabilité qui me poussait vers toi, c’était le besoin fou de réparer l’irréparable, de donner à la lignée de Clara tout ce que je lui avais volé ! Mais je t’aime, Camille ! Plus que ma propre vie ! »

« Tu m’aimes ? ricana-t-elle avec une amertume féroce, des larmes de rage coulant enfin librement sur ses joues poudrées. Tu aimes la pénitence que je représente ! Chaque fois que tu me regardais, chaque fois que tu m’embrassais dans le noir, ce n’était pas moi que tu voyais. C’était la femme que tu as laissée se noyer dans cette carcasse de métal sous les vagues de Bretagne ! Tu as fait de notre intimité une veillée funèbre déguisée ! »

Thomas observait son frère à terre avec un mépris glacial.

« Notre mère a compris la machination quand elle a intercepté le virement pour la maison que vous venez d’acheter, Camille. Adrien a fait inscrire cette propriété entièrement à ton nom, sans contrat de mariage protecteur, te léguant d’avance la quasi-totalité de son patrimoine par un testament déposé chez son notaire la semaine dernière. Il ne préparait pas un mariage. Il préparait son propre suicide financier et moral pour racheter son péché. Mais il le faisait en te maintenant dans l’ignorance la plus totale, en faisant de toi l’instrument aveugle de son expiation. »