Ronan ferma un instant les yeux, soupirant d’un soulagement immense.
« Et tes contrats ? Tes associés ? »
« Ils ont compris », répondit Erwan en relevant la tête avec une fierté nouvelle, dépouillée de tout artifice aristocratique. « Ce soir, ils ont appris ce qu’était la véritable solidité bretonne. Demain, nous lançons le chantier naval du premier cargo de nouvelle génération. Et il portera un nom que personne ne pourra effacer. »
Le vieillard fronça légèrement les sourcils, curieux.
« Quel nom ? »
« Le Ronan Cariou », déclara le fils. « Il sera peint en lettres d’or sur la proue d’acier. Partout où ce géant accostera, de Singapour à Valparaíso, le monde saura qu’un docker de Saint-Malo est le père de cette flotte. »
Ronan fixa son fils pendant de longues secondes, les yeux embués de larmes qu’il ne chercha pas à essuyer. Il serra les doigts d’Erwan avec une poigne qui retrouvait miraculeusement un peu de sa vigueur d’autrefois.
« Les gâteaux bretons… » murmura soudain le père en esquissant une moue malicieuse. « La demoiselle a fait tomber la boîte dans le gravier… C’est la recette de ta mère, Erwan. Il ne fallait pas les perdre. »
Erwan laissa échapper un rire franc, mêlé de larmes, qui brisa définitivement les ténèbres de cette nuit d’angoisse. Il fouilla dans la poche de sa veste abandonnée sur un fauteuil, en sortit la boîte métallique cabossée que Yannick avait soigneusement ramassée et nettoyée avant de la lui remettre.
« Ils sont là, papa. Intacts. »
Erwan ouvrit la boîte en fer. L’odeur rassurante du beurre salé, de la farine et du sucre vanillé emplit le petit salon, chassant le relent amer du parfum capiteux de Constance qui flottait encore dans les couloirs.
Pendant que la pluie battait les vitres et que la houle de Saint-Malo frappait les remparts avec la force éternelle de l’océan, les deux hommes partagèrent le biscuit en silence.
Dehors, dans la nuit bretonne, les gyrophares bleus des gendarmes et de l’ambulance s’éloignaient au loin sur la chaussée du Sillon, emportant avec eux l’illusion d’une noblesse déchue, tandis qu’à l’abri des murs de granit séculaires, le véritable maître du manoir reprenait son souffle auprès de son fils.