« Erwan… mon garçon… C’est une tragédie épouvantable. La folie de cette fille m’anéantit. Mais nous sommes des hommes d’affaires avisés. Nos accords… le protocole d’investissement… Nos sociétés ne peuvent pas couler pour les péchés d’une écervelée. Signons les actes sans elle. Je te cède mes droits de vote. »
Erwan le fixa avec un dédain si lourd qu’il cloua l’aristocrate sur place.
Il prit les liasses de contrats reliés de cuir sur le pupitre — des documents représentant des dizaines de millions d’euros d’engagements partagés. Avec un calme méthodique, sous les yeux fascinés de l’assistance, il déchira le premier paquet en deux, puis en quatre, et jeta les morceaux dans l’âtre de la vaste cheminée en pierre où flambaient de gros quartiers de hêtre.
Le papier prit feu instantanément, projetant une lueur dorée sur les visages figés.
« Ma société n’a pas besoin de sang pourri pour naviguer, monsieur de Penhoët. Demain matin, à la première heure, mes banques rachèteront vos créances impayées auprès du Crédit Maritime. Vous avez une semaine pour quitter votre château de Dinard avant la saisie d’huissier. Vous finirez votre vie à payer la dette d’honneur que vous avez contractée ce soir envers un docker. Marc ! Escortez ce monsieur hors du domaine. Il prendra le bus de nuit. »
Le noble déchu, blême, les épaules affaissées, quitta les lieux sans un mot sous les regards réprobateurs des quarante investisseurs qui ne le saluèrent même pas.
Erwan respira profondément. Il tourna son attention vers les magnats de la mer restés silencieux.
« Messieurs, la mascarade est terminée », dit-il d’une voix ferme et posée. « Si certains parmi vous estiment que l’annulation de ce mariage et la mise au ban des Penhoët mettent en péril la solvabilité de mon armement, la porte est ouverte. Vous pouvez reprendre vos billes et quitter ce manoir dès maintenant. Je ne retiendrai personne. Mes bateaux prendront la mer avec ou sans votre bénédiction. »
Un silence épais s’abattit sur le grand salon. Durant quelques secondes intenses, seuls les crépitements du bois brûlé dans la cheminée et le grondement lointain de la houle rompaient la quiétude du manoir corsaire.
Puis, une canne ferrée résonna à nouveau sur le parquet.
Jean-Baptiste Morvan, les sourcils broussailleux et la mâchoire serrée, s’avança jusqu’au pied de l’estrade. Le vieil armateur posa son chapeau sur une table basse, vida d’un trait son verre de champagne brut, et regarda Erwan droit dans les yeux.
« Votre père, Ronan Cariou, a sauvé le cargo de mon grand-père en plein blizzard au large d’Ouessant alors que j’étais encore un mousse », déclara Morvan avec une gravité vibrante. « Un homme qui oublie ses origines n’est pas digne de commander un esquif, mais un homme qui se dresse contre l’arrogance pour protéger son sang mérite la confiance de toute une flotte. »
Morvan se tourna vers les autres financiers qui attendaient son signal.
« Pour ma part, la holding Morvan double sa participation dans la nouvelle compagnie d’Erwan dès demain matin. Sans les Penhoët, nous serons plus légers sur l’eau. Et que quelqu’un apporte une bouteille de whisky écossais : nous avons un camarade à saluer. »
Un murmure d’approbation général retentit dans la pièce. Le Néerlandais Van Houten acquiesça d’un hochement de tête respectueux, suivi par les armateurs de Brest et du Havre. Le complot qui devait asservir Erwan et reléguer son père au néant venait d’anéantir ses ennemis et de souder son empire autour des valeurs fondamentales de la mer : le devoir, la mémoire et la loyauté.
Erwan remercia d’un simple salut de la tête, la gorge trop serrée pour de longs discours de courtoisie. Il confia la réception à Morvan et quitta immédiatement le tumulte doré du grand salon pour rejoindre l’aile ouest du manoir.
Dans le petit salon privé aux boiseries chaleureuses, le contraste était saisissant.
Un grand feu d’ajoncs et de bûches de chêne crépitait dans l’âtre, baignant la pièce d’une lueur réconfortante. Ronan reposait sur un large canapé en cuir vieilli, enveloppé dans d’épaisses couvertures de laine polaire. Une perfusion glissait doucement dans sa veine rugueuse, alimentant son cœur fatigué des solutés nécessaires. Le médecin avait terminé son bilan d’urgence : l’hypothermie régressait rapidement, les battements de son cœur reprenaient un rythme régulier, libérés de la constriction mortelle de l’angine de poitrine.
Assis sur un tabouret près du lit de fortune, Marc veillait, sa grosse main de docker posée protectrice sur le dossier du meuble. À l’entrée d’Erwan, le garde s’éclipsa avec un discret hochement de respect, refermant doucement la porte en chêne.
Erwan s’avança lentement. Toute la dureté, toute l’inflexibilité qu’il avait montrées devant le gratin de la haute finance s’évaporèrent en un instant. Il retomba à genoux devant le canapé, saisissant la vieille main rude et cicatrisée de son père, cette main qui sentait encore le goudron, l’huile de moteur et le tabac brun.
« Papa… » murmura-t-il, la voix étouffée par les sanglots qu’il avait retenus si longtemps. « Pardonne-moi. J’ai failli te perdre pour des chimères. J’ai cru que ces gens m’accorderaient leur respect si j’épousais leur nom… »
Ronan ouvrit les yeux. La pâleur mortelle avait cédé la place à une légère couleur rosée sur ses pommettes burinées. Un sourire fatigué mais immensément doux étira ses lèvres gercées par la froidure.
« Ne demande jamais pardon pour avoir voulu t’élever, mon garçon », souffla le vieillard d’une voix enrouée mais ferme. « Mais n’oublie jamais d’où vient la quille. Un navire peut avoir les plus belles voiles de soie et les mâts les plus hauts… si sa quille est pourrie ou s’il renie le fond de l’eau qui le porte, la première tempête le mettra sur le flanc. »
Erwan pencha son front contre la paume calleuse de Ronan, laissant couler des larmes silencieuses, des larmes de soulagement et d’épuration.
« C’est fini maintenant. Constance est entre les mains de la justice. Elle et son père ne navigueront plus jamais sur nos eaux. »