« Chez toi ? » Erwan se redressa lentement. Il dépassait la jeune femme d’une tête. Ses yeux sombres, d’ordinaire calmes et calculateurs comme le regard d’un navigateur chevronné, brûlaient d’une flamme destructrice. « Tu n’as jamais été chez toi ici, Constance. Ce manoir a été bâti par les armateurs corsaires au dix-huitième siècle, et c’est le travail de mon père, ses nuits blanches à décharger des conteneurs sous les grues du bassin Bouvet, qui a racheté cette pierre pour que j’y installe ma flotte. Tu n’es qu’une parasite fardée, une héritière ruinée dont le nom s’effondre sous les créances. »
Le visage de Constance se figea. Le vernis aristocratique se craquelait, laissant entrevoir la panique pure d’une bête acculée.
« Tu n’oseras pas », siffla-t-elle. « Tu as besoin du carnet d’adresses des Penhoët pour sceller le consortium des armateurs ce soir. Sans ma signature au protocole de fiançailles, la famille Morvan retire son apport au capital. Tu seras ruiné avant l’aube. »
Erwan esquissa un sourire terrifiant, sans joie, sans merci.
« Tu crois encore que tu contrôles ce navire ? Tu vas voir ce qui arrive quand on défie un fils de docker. »
D’un pas résolu, sans même essuyer les taches de boue et de gravier sur ses genoux, Erwan franchit le grand perron. Les lourdes portes en chêne massif s’ouvrirent à deux battants devant lui. Constance se hâta derrière lui, son pas chancelant sur ses talons aiguilles, tentant désespérément de reprendre l’ascendant.
Le grand salon de réception étincelait sous l’or et le cristal. Quarante personnes de la plus haute société marchande européenne — des barons de la logistique anversoise, de vieux armateurs nantais, des banquiers suisses et des capitaines d’industrie bretons — devisaient à voix feutrée autour d’une pyramide de coupes de champagne et d’un buffet somptueux. Les conversations s’éteignirent d’un coup net lorsque la silhouette massive d’Erwan apparut dans l’encadrement, sa chemise blanche maculée de boue, son visage cireux de rage contenue, suivi d’une Constance échevelée dont le regard fuyant trahissait l’angoisse.
Au centre de la pièce trônait Charles de Penhoët, le père de Constance, un aristocrate au profil d’aigle et aux favoris grisonnants, arborant la rosette de la Légion d’honneur au revers de sa veste de smoking. Il tenait à la main le carton du discours officiel de fiançailles.
« Erwan, mon cher ! » lança Charles d’une voix de stentor en levant son verre. « Nous commencions à nous inquiéter ! Les signatures de Rotterdam sont-elles aussi prometteuses qu’annoncé ? Venez donc, messieurs Morvan et Van Houten attendent notre toast officiel pour ratifier la fusion de nos compagnies ! »
Erwan ne répondit pas. Il marcha d’un pas lourd vers l’estrade dressée au bout de la pièce, là où reposait le pupitre en acajou et les classeurs de cuir contenant les actes de la future holding maritime. Chaque pas résonnait sur le parquet de chêne ciré avec la lourdeur d’un couperet.
« Qu’y a-t-il, Erwan ? » murmura Jean-Baptiste Morvan, le doyen des armateurs bretons, un vieillard septuagénaire respecté de toute la côte, en fronçant les sourcils devant l’état de son cadet. « Vous semblez avoir essuyé un grain. »
« Un grain, monsieur Morvan ? Non. Une mutinerie », dit Erwan d’une voix claire, si puissante qu’elle fit vibrer les pampilles des lustres.
Un murmure inquiet parcourut l’assemblée. Les serveurs s’immobilisèrent avec leurs plateaux d’argent. Constance se précipita vers son père, lui glissant quelques mots fébriles à l’oreille. Le patriarche des Penhoët pâlit brusquement, puis se redressa avec une morgue feinte.
« Mesdames et messieurs, excusez mon futur gendre », déclara Charles de Penhoët en cherchant à capter l’attention générale. « La traversée aérienne a été turbulente, et la tension de ces négociations internationales le fatigue. Nous devrions ajourner la lecture des statuts et passer au souper… »
« Nous n’ajournerons rien du tout », trancha Erwan en montant sur l’estrade.
Il saisit la télécommande du projecteur central relié aux écrans géants de la salle, habituellement réservés à la projection des courbes financières, des bilans de fret et des plans des futurs porte-conteneurs hybrides.
« Vous êtes tous réunis ce soir pour célébrer une alliance », commença Erwan en fixant chaque visage dans la salle. « L’alliance supposée d’une famille au sang noble, les Penhoët, avec ma société d’armement, bâtie franc par franc, euro par euro. Vous pensiez que cette union m’apportait la respectabilité et le réseau, et qu’elle assurait à la maison Penhoët les liquidités nécessaires pour échapper à la banqueroute. »
Des hochements de tête discrets et des regards gênés confirmèrent ses dires. Dans ce microcosme, tout le monde savait que les Penhoët étaient aux abois, criblés de dettes après des investissements désastreux dans des paradis fiscaux non régulés.
« Erwan, je t’interdis de laver notre linge sale devant nos pairs ! » siffla Constance, dont la voix montait dans les aigus. « Tu as perdu l’esprit ! Tu humilies notre nom ! »
« Ton nom ne vaut pas le carton sur lequel ton blason est imprimé », répliqua froidement Erwan. « Tu parles de respectabilité ? Regardons ce que vaut votre respectabilité. »
Il pressa la commande. L’écran géant derrière lui ne s’illumina pas sur les statistiques de Rotterdam, mais sur les flux en direct et les enregistrements haute définition des caméras de sécurité du domaine, directement extraits du serveur central par Yannick.
L’image était nette, cruelle, impitoyable.
On y voyait la cour d’honneur, à dix-neuf heures trente. Le vent soufflait déjà avec rage. Un taxi déposait Ronan, vieil homme voûté, serrant contre lui une boîte en fer-blanc contenant des gâteaux bretons traditionnels faits main pour son fils. On voyait la porte du perron s’ouvrir. Constance en sortait, escortée de deux agents de sécurité intérimaires qu’elle avait personnellement engagés pour la soirée.