— Laisse-la tourner, répondit Antoine d’un ton qui s’était instantanément durci, reprenant ses réflexes de prédateur des prétoires. S’ils croient que tu paniques et que tu nettoies pour effacer tes traces, ils ne changeront rien à leur planning pour demain matin. Ils viendront te confronter à la première heure avec l’assurance des imbéciles qui se croient invulnérables. Reste calme. Ne prends aucun document physique avec toi pour l’instant : ils pourraient prétendre que tu as commis un vol avec effraction. Prends des photos sous tous les angles, y compris des numéros de série des tiroirs et des classeurs. Ensuite, fais semblant de nettoyer un peu ce vin sur le sol, juste assez pour alimenter leur illusion sur leur enregistrement vidéo, et rentre chez toi. »

Je suivis ses instructions à la lettre. Avec un chiffon trouvé près de la cuisine, j’essuyai superficiellement la flaque de vin écarlate sur le marbre blanc, en prenant soin d’exagérer mes mouvements pour que la caméra enregistre une femme soumise, brisée par la panique, s’affairant à effacer le désordre. Mon cœur battait avec une régularité de métronome. Chaque geste était une pièce de théâtre destinée au voyeur qui, derrière son écran, savourait déjà sa fausse victoire.

À vingt-trois heures quinze, j’envoyai un simple message à Thomas : « J’ai fini. Je rentre. »

Il ne répondit pas. Il n’en avait pas besoin. Il pensait tenir son trophée.

Lorsque j’insérai ma clé dans la serrure de mon propre appartement, un parfum capiteux de tabac blond et de lavande m’accueillit dans le couloir. Hélène était toujours assise dans mon salon, les jambes croisées, un magazine de décoration ouvert sur les genoux. Elle feuilletait les pages consacrées aux villas méditerranéennes avec l’arrogance d’une femme qui choisit son futur lieu de villégiature avec l’argent d’une autre. Thomas, quant à lui, était étalé sur le canapé, une nouvelle canette de bière entre les doigts, le regard rivé sur son téléphone portable. Un sourire narquois étirait le coin de ses lèvres.

« Tu as mis du temps, lança-t-il sans même lever les yeux vers moi. J’espère que le marbre brille. Ma mère ne supporte pas la négligence, tu le sais bien.

— Tout est en ordre, répondis-je doucement en suspendant mon manteau à l’entrée. Le salon de ta mère est impeccable.

Hélène posa sa tasse de thé en porcelaine — un service ayant appartenu à ma grand-mère — sur la table basse avec un tintement sec.

— C’est la moindre des choses, ma chère, dit-elle d’une voix mielleuse qui suintait le venin. Une femme qui réussit dans les affaires oublie trop souvent ses devoirs élémentaires. Tu devrais remercier mon fils de te rappeler où est ta place avant qu’il ne soit trop tard. »

Je ne répliquai rien. Je me contentai d’incliner légèrement la tête, simulant la résignation.

« Je suis épuisée, dis-je simplement. Je vais dormir dans la chambre d’amis.

— Comme tu voudras, ricana Thomas. De toute façon, demain est une grande journée. Nous aurons une longue discussion sur l’avenir de ce foyer. »

Enfermée dans la chambre d’amis, je verrouillai la porte de l’intérieur. Je ne dormis pas une seconde. Assise sur le bord du lit, la lumière éteinte, je passai la nuit à coordonner notre riposte avec Antoine par messages chiffrés. À deux heures du matin, Antoine m’informa qu’il avait contacté le procureur adjoint de permanence, un magistrat intègre avec lequel il avait mené plusieurs dossiers de criminalité financière complexe. L’affaire n’était plus un simple litige matrimonial : il s’agissait d’une tentative d’extorsion en bande organisée, d’usurpation d’identité commerciale, de faux et usage de faux en écriture bancaire, et d’entrave à la justice.

À six heures trente, les premiers rayons d’un soleil d’automne blafard filtrèrent à travers les rideaux. Je pris une douche brûlante, m’habillai d’un tailleur gris anthracite d’une coupe impeccable, nouai mes cheveux en un chignon strict et appliquai une touche de rouge à lèvres vif. Je n’étais plus l’épouse conciliante qu’ils avaient méthodiquement tenté de détruire. J’étais la directrice d’audit qui n’avait jamais perdu un dossier d’instruction.

Lorsque je sortis de la chambre à huit heures précises, Thomas était déjà prêt. Il portait son costume bleu marine le plus élégant, payé par ma carte de crédit trois semaines plus tôt. Hélène se tenait à ses côtés, enveloppée dans un manteau de fourrure synthétique, le regard dur et triomphant. Un homme d’une cinquantaine d’années, au visage pincé et tenant une serviette en cuir usée, se tenait près de l’entrée. C’était Maître Vaneck, l’avocat véreux que Thomas utilisait pour ses basses œuvres.

Sur la table de la salle à manger reposait une épaisse pile de documents.

« Assieds-toi, Claire, ordonna Thomas d’une voix qui se voulait solennelle et implacable. Nous n’avons pas de temps à perdre.

Je m’avançai sans un mot et restai debout, face à eux trois, les mains croisées dans le dos.

— Je t’ai demandé de t’asseoir, répéta-t-il avec une pointe d’agacement dans le ton.

— Parle, Thomas. Cet endroit m’appartient, et je décide si je m’assieds ou si je reste debout.

Hélène laissa échapper un soupir théâtral empreint d’un mépris non dissimulé.

— Toujours cette fierté mal placée… C’est pathétique, ma fille. Tu ferais mieux de l’écouter.

Thomas posa la paume de sa main sur les documents avec une satisfaction gourmande.

— Claire, notre mariage est terminé. Mais comme je suis un homme généreux, je te propose un accord à l’amiable. Tu me cèdes la pleine propriété de cet appartement. Tu renonces à toute prétention sur nos avoirs communs, et tu me verses une compensation de trois cent mille dollars pour préjudice moral et financier.

Un silence glacial retomba sur la pièce. Je le fixai droit dans les yeux.

— Et si je refuse cette plaisanterie grossière ? demandai-je d’un ton neutre.

L’avocat de Thomas, Vaneck, s’avança d’un pas et posa ses lunettes sur son nez aquilin.