Les quatre jours suivants ont été les plus longs de toute mon existence. J’ai été transférée dans une aile désaffectée du quartier médical, une cellule aveugle où le jour ne se distinguait de la nuit que par le grésillement régulier des néons du plafond. Nadine jouait son rôle à la perfection dans le bloc B : elle se vantait en catimini d’avoir réglé mon compte, semant la terreur parmi les détenues pour asseoir sa crédibilité.

Pendant ce temps, à l’extérieur, Sandrine savourait sa victoire. Comme l’avocat me l’a rapporté lors d’une courte visite clandestine, les écoutes téléphoniques branchées sur les lignes de ma sœur révélaient un sentiment de toute-puissance écœurant. Elle organisait déjà la vente aux enchères des biens immobiliers de notre enfance, s’achetait des voitures de sport et planifiait un départ définitif pour les Émirats une fois les fonds transférés.

Mais l’étau se resserrait sans qu’elle s’en doute. Leroy, l’expert-comptable, avait été discrètement appréhendé à la sortie de son cabinet par les inspecteurs de la brigade de répression de la délinquance astucieuse. Confronté aux flux financiers suspects découverts sur les comptes de Nadine et menacé d’être inculpé pour complicité de tentative d’assassinat, l’homme s’était effondré en larmes en moins d’une heure. Il avait livré l’intégralité des sauvegardes informatiques montrant comment Sandrine avait elle-même falsifié les signatures de notre père mourant et dissimulé les faux documents dans mon appartement.

Le jour de la signature est enfin arrivé. C’était un vendredi matin pluvieux, de ce genre de pluie grise et tenace qui lave la ville de ses illusions.

Grâce à une ordonnance exceptionnelle de transport judiciaire signée par le juge d’instruction en charge du nouveau dossier criminel, j’ai été extraite de la prison à l’aube. Pas de fourgon cellulaire officiel pour ne pas éveiller les soupçons des veilleurs que Sandrine aurait pu payer à l’entrée de la maison d’arrêt. C’est à bord d’une berline banalisée de la police judiciaire, assise à l’arrière entre deux officiers en civil, que j’ai franchi les lourdes grilles d’acier.

Revoir Paris à travers les vitres teintées m’a causé un vertige insensé. Les gens marchaient d’un pas pressé sous leurs parapluies, libres d’aller où bon leur semblait, inconscients du privilège absolu de pouvoir simplement pousser une porte et respirer l’air humide de la rue. Mes poignets étaient libres, mais je portais encore sous mon imperméable civil prêté par l’avocat les stigmates de dix mois de calvaire : une maigreur inquiétante, le teint pâle des recluses, et cette cicatrice encore vive à la racine des cheveux.

La voiture s’est garée discrètement à l’angle de la place Vendôme, face à l’immeuble haussmannien abritant l’étude de Maître Delcroix.

« Elle est à l’intérieur depuis dix minutes, a murmuré le capitaine de police assis à l’avant, la radio grésillant faiblement à son oreille. Tous les notaires sont en place. Les officiers de la financière sont déjà positionnés dans l’antichambre. C’est à vous, Maître Vasseur. »

Mon avocat m’a regardée, a ajusté sa cravate froissée et m’a tendu la main.

« Prête à réclamer ce qui vous appartient, Sarah ? »

« Plus que prête. »

Nous avons monté les marches de marbre de l’immeuble dans un silence lourd. L’ascenseur en fer forgé nous a déposés au troisième étage. L’étude notariale respirait l’opulence feutrée des grandes fortunes : boiseries sombres, moquettes épaisses étouffant chaque pas, portraits austères d’ancêtres juristes suspendus aux cimaises.

La secrétaire de direction a voulu s’interposer, mais le capitaine de police a simplement entrouvert son blouson pour dévoiler sa plaque de fonctionnaire de justice. Nous avons avancé sans bruit jusqu’aux doubles portes capitonnées du grand salon d’honneur.

À l’intérieur, la voix de Sandrine résonnait, mélodieuse, arrogante, parfaitement maîtresse d’elle-même.

« … Je comprends parfaitement la réserve d’usage, cher Maître Delcroix, mais le jugement concernant ma pauvre sœur cadette est désormais irrévocable. Sa déchéance civile et sa condamnation définitive me confèrent de plein droit la gestion unilatérale du trust familial. Et au vu de son état de santé actuel… disons que le destin s’est chargé de simplifier les procédures de succession. »

« En effet, Madame, répondait le notaire d’une voix compassée. Il ne vous reste plus qu’à apposer votre paraphe au bas de ces quatre actes de cession pour que les avoirs de la holding soient consolidés sous votre autorité exclusive. »

C’est à cet instant précis que Vasseur a poussé les battants de la porte.

L’interruption a provoqué un sursaut général. Le notaire a relevé la tête, scandalisé par cette intrusion indécente dans son sanctuaire juridique. Mais c’est sur Sandrine que mon regard s’est cloué.

Elle était vêtue d’un tailleur en soie beige d’une élégance irréprochable, les cheveux impeccablement coiffés, un stylo-plume en or suspendu au-dessus du vélin précieux. Lorsqu’elle a tourné la tête vers l’entrée, son visage a viré instantanément au blanc crayeux, comme si le plancher venait de se dérober sous ses escarpins de marque.

Ses yeux se sont écarquillés d’une terreur primitive, animale. Son souffle s’est bloqué net dans sa gorge. Le stylo lui a échappé des doigts, roulant sur la table d’acajou vernie en laissant une traînée d’encre noire sur les documents officiels.

« Sa… Sarah ? » a-t-elle balbutié, la mâchoire tremblante.

Je me suis avancée lentement, chaque pas résonnant dans le silence sidéré de la pièce. Mes yeux ne quittaient pas les siens. J’ai posé les mains à plat sur la table de négociation, me penchant légèrement vers elle.

« Tu as l’air déçue, ma sœur, ai-je murmuré d’une voix d’un calme absolu, presque douce. Tu t’attendais sans doute à ce qu’on m’enterre dans la fosse commune du centre pénitentiaire ce matin ? »

« C’est… c’est impossible… Nadine m’a dit… »

Elle s’est interrompue trop tard. La faute était commise. Le piège venait de se refermer sur elle avec la violence d’une mâchoire de loup.

« Qu’est-ce que Nadine t’a dit, Sandrine ? » a lancé Maître Vasseur en s’avançant aux côtés du capitaine de police. « Qu’elle avait consciencieusement exécuté le contrat d’assassinat que vous aviez financé à hauteur de trente mille euros ? »