Quatre surveillants de l’équipe de sécurité renforcée ont surgi dans le réduit exigü. Les faisceaux crus de leurs torches tactiques balayaient la pièce, aveuglants, découpant nos ombres dans des postures grotesques. Le chef d’équipe, un homme massif au regard usé par vingt ans de misère carcérale, a dégainé sa matraque télescopique dans un cliquetis sec.

« Lâche-la, Nadine ! Contre le mur, immédiatement ! »

Dans la mêlée qui a suivi, Nadine ne s’est pas contentée de simuler : elle a joué sa survie et celle de sa gamine avec une rage désespérée. Elle m’a projetée en arrière de toutes ses forces. Ma tête a heurté l’angle du châlit en ferraille. La douleur a explosé sous mon crâne, une détonation blanche qui m’a arraché un cri authentique, tandis qu’un filet tiède et poisseux glissait le long de ma tempe, se mêlant à la poussière de plâtre. Les matraques sont tombées, sourdes, frappant les épaules et les reins de Nadine qui continuait de vociférer pour couvrir le cliquetis de son téléphone glissé au fond de sa doublure.

« Elle m’a manqué de respect ! Personne ne me manque de respect dans cette foutue boîte ! » éructait-elle sous les coups, le visage écrasé contre le lino crasseux du sol.

Je me suis laissée glisser contre la paroi froide, feignant l’inconscience complète. Mes paupières closes papillotaient à peine alors que je sentais les mains rugueuses de l’infirmière de garde fouiller mon pouls, écarter ma paupière pour braquer une lampe torche minuscule dans ma pupille. J’ai relâché chaque muscle, chaque tendon, laissant ma respiration s’atténuer jusqu’au murmure le plus ténu.

« Traumatisme crânien sévère, a lâché l’infirmière, la voix parasitée par l’urgence. Perte de connaissance. La tension s’effondre. Brancard, vite ! Il faut la descendre à l’infirmerie d’urgence avant le transfert extérieur. »

On m’a sanglée sans ménagement. Le mouvement de balancier du brancard, le bruit strident des portes de sécurité qui s’ouvraient les unes après les autres sous les ordres hachés du talkie-walkie, le souffle glacé des courants d’air nocturnes dans les coursives désertes… tout cela me parvenait comme à travers une épaisse couche de suie. Dans mon esprit, la douleur physique n’était rien comparée au venin distillé par la vérité : Sandrine avait mis un prix sur ma tête. Dix mille euros pour effacer sa propre sœur de la surface de la terre. Le souvenir de nos rires d’enfants dans le jardin de notre maison familiale de Normandie me brûlait les entrailles avec la force d’un acide corrosif.

L’infirmerie centrale sentait l’eau de Javel, l’éther et la défaite humaine. Quand le médecin de garde, un quinquagénaire aux cernes violacés nommé Lambert, a examiné ma plaie, j’ai rouvert les yeux avec lenteur. La pièce était vide ; les surveillants montaient la garde de l’autre côté de la porte blindée, observant à travers l’œilleton en verre épais.

« Tu as de la chance, gamine, a murmuré Lambert en nettoyant la coupure sans grande délicatesse. L’os n’est pas touché, mais tu as pissé le sang comme un bœuf. Qu’est-ce qui s’est passé avec la grande Nadine ? Elle ne s’attaque jamais aux arrivantes sans raison. »

J’ai fixé le médecin droit dans les yeux, cherchant une lueur d’humanité derrière ses verres épais.

« Docteur Lambert… ma sœur a payé Nadine pour me tuer. Si je retourne dans le bloc B demain matin, je ne survivrai pas une semaine de plus. Ils finiront le travail sous la douche ou pendant la cantine. »

L’homme a suspendu son geste, une compresse ensanglantée entre les doigts. Il m’a scrutée, cherchant le délire paranoïaque si fréquent chez les condamnées à de lourdes peines. Mais mon regard était froid, ancré dans une lucidité de marbre.

« Les histoires de famille ne me regardent pas, Sarah. Je soigne les corps, je ne juge pas les âmes. »

« Il ne s’agit pas d’une querelle d’héritage ordinaire, ai-je insisté dans un souffle rauque en empoignant la manche de sa blouse blanche. Nadine a des preuves sur un téléphone. Des transferts d’argent, des menaces directes sur sa fille à l’extérieur. Si vous signez mon bon de sortie pour le bloc, vous signez mon arrêt de mort. Mettez-moi à l’isolement médical. Déclarez une commotion cérébrale avec risque d’hémorragie interne. Donnez-moi juste quarante-huit heures hors d’atteinte. »

Lambert a hésité. Le serment d’Hippocrate pesait lourd contre la lourdeur bureaucratique de l’administration pénitentiaire. Il a jeté un œil vers la lucarne, a poussé un soupir rauque qui sentait le tabac brun, puis a jeté la compresse dans la poubelle à pédale.

« Quarante-huit heures au quartier cellulaire de haute sécurité médicale, a-t-il chuchoté en griffonnant nerveusement sur mon dossier médical. Aucune visite. Aucun contact. Pas même ta propre ombre. Et prie pour que ton histoire tienne la route, petite, parce que si la direction flaire une combine, nous irons tous les deux pointer au chômage ou en cellule d’isolement. »

Le quartier médical d’isolement était une crypte silencieuse, située au sous-sol du bâtiment administratif. Là-bas, le tumulte de la prison ordinaire s’éteignait, remplacé par le ronronnement sourd des ventilations industrielles. C’était l’endroit idéal pour mourir aux yeux du monde carcéral, mais surtout pour préparer ma résurrection.

Pendant les trente-six heures qui ont suivi, j’ai refusé la nourriture, buvant seulement de petites gorgées d’eau tiède pour maintenir mon esprit affûté. La douleur pulsait dans ma tempe, mais cette douleur était mon ancre. Elle me rappelait que j’étais en vie, debout au milieu des ruines de mon existence.

Le deuxième soir, une silhouette s’est glissée dans le couloir avec la complicité tacite d’une gardienne dont Nadine connaissait visiblement les secrets inavouables. C’était Nadine elle-même, venue sous prétexte de nettoyer les couloirs sanitaires de l’infirmerie. Elle s’est approchée des barreaux de ma cellule individuelle, son visage boursouflé par les ecchymoses de la veille.