« Elle a mordu à l’hameçon, m’a glissé Nadine à travers les montants de fer, la voix si basse que les caméras murales ne pouvaient capter que le mouvement de ses lèvres. J’ai envoyé une photo de toi au sol, le visage couvert de sang, prise juste avant que les flics n’entrent. Ta sœur a paniqué, mais elle a validé le coup. Elle a débloqué la seconde moitié des fonds sur un compte offshore au nom de ma cousine. Vingt mille euros supplémentaires pour prix de ton trépas. »
« Et ta fille ? » ai-je demandé, sentant mon estomac se nouer.
« Les hommes de main de ta sœur ont levé la surveillance autour de son école. Sandrine pense que tu es dans le coma artificiel et que les médecins de l’hôpital pénitentiaire attendent juste que ton cœur lâche pour débrancher les machines. Elle savoure son triomphe. Elle prépare déjà la signature définitive chez le notaire pour liquider la dernière société de ton père. »
Cette société était l’œuvre de toute une vie. Notre père, un entrepreneur rigoureux et droit, avait bâti un empire logistique régional avant de mourir d’un arrêt cardiaque soudain. C’était cette structure et les biens immobiliers associés qui aiguisaient la cupidité sans bornes de Sandrine. Pour s’en emparer, elle avait orchestré le faux vol de bijoux de famille et le détournement de fonds dont j’avais été accusée, glissant les documents comptables falsifiés dans mon propre coffre-fort d’appartement.
« Écoute-moi bien, Nadine, ai-je articulé avec une froideur chirurgicale. Tu as pris son argent, mais tu sais que dès qu’elle aura tout sécurisé juridiquement, elle te fera supprimer pour effacer le dernier témoin. Les gens comme Sandrine ne laissent jamais traîner de fils derrière eux. »
Nadine a dégluti. Sa réputation de terreur des coursives ne valait rien face au cynisme glacé des criminels en col blanc.
« Qu’est-ce qu’on fait, alors ? » a-t-elle demandé, les yeux suppliants.
« On retourne l’arme contre elle. Ton téléphone contient l’historique complet des messages, les ordres explicites d’assassinat et les coordonnées des virements bancaires. J’ai besoin d’un avocat qui ne soit pas sur la liste de paye de ma famille. Quelqu’un d’incorruptible. Quelqu’un qui a une dent contre le cabinet d’affaires de mon père. »
Nadine a fouillé dans la poche de son tablier et en a sorti un bout de carton déchiré.
« Maître Antoine Vasseur. C’est un teigneux. Il s’occupe des cas désespérés pour faire chier l’ordre des avocats. Il a défendu ma cousine l’an dernier. Il ne coûte pas cher parce qu’il cherche la gloire, pas le fric. Mais si tu lui donnes une affaire capable de faire tomber une grande héritière corrompue, il traversera un mur de briques pour toi. »
Le lendemain matin, grâce à l’intervention du médecin qui a prolongé mon confinement pour raisons neurologiques, Maître Vasseur a été admis dans le parloir réservé aux détenues hospitalisées. C’était un homme d’une quarantaine d’années, le costume un peu râpé aux coudes, les cheveux en bataille et un regard noir, perçant, qui ne cillait jamais.
Il s’est assis en face de moi, a posé son cartable en cuir élimé sur la table métallique et a croisé les mains.
« Mademoiselle Sarah. Votre protectrice m’a contacté de manière fort peu conventionnelle cette nuit. J’ai sous les yeux des copies d’écrans qui, si elles sont authentiques, valent à votre sœur aînée vingt ans de réclusion criminelle pour tentative d’assassinat avec préméditation et subornation de témoin. »
« Elles sont parfaitement authentiques, Maître, ai-je répondu sans détour. Mais cela ne suffira pas à effacer ma condamnation pour vol qualifié. Si je fais éclater cette affaire maintenant, Sandrine engagera les meilleurs ténors du barreau de Paris. Elle plaidera le chantage monté par deux détenues en quête de réduction de peine. Elle prétendra que Nadine a fabriqué ces messages avec des complices à l’extérieur. Je serai une criminelle condamnée qui tente de salir sa respectable sœur. »
Vasseur a esquissé un sourire en coin, dévoilant des dents serrées.
« Vous avez une tête bien faite sur les épaules pour quelqu’un qui a pris un coup de matraque hier soir. Alors, quelle est votre stratégie ? »
« La signature finale de la succession a lieu dans cinq jours à l’étude notariale de Maître Delcroix, place Vendôme. Sandrine doit obligatoirement signer les actes de transfert de propriété en personne pour contourner mon absence légale, déclarée comme incapacité définitive par suite de condamnation. C’est là qu’elle sera vulnérable. C’est là qu’elle aura baissé sa garde. »
L’avocat a tapoté ses doigts sur la table, réfléchissant à une vitesse fulgurante.
« Pour faire réviser votre procès, il nous faut un aveu direct ou une preuve matérielle irréfutable du complot initial concernant le vol. Le téléphone de Nadine prouve la tentative d’assassinat en prison, pas le montage du dossier d’escroquerie qui vous a envoyée ici. »
« Le montage du dossier original a été réalisé avec la complicité d’un expert-comptable nommé Marc Leroy, ai-je précisé. C’est lui qui a certifié les faux registres qui m’accusaient d’avoir siphonné les comptes de l’entreprise familiale. Leroy est un lâche. Il a fait ça pour éponger des dettes de jeu colossales. Si Sandrine tombe pour tentative d’homicide, Leroy craquera en dix minutes sous la pression de la brigade financière. »
Vasseur s’est penché en avant, les yeux brillants d’une intensité nouvelle.
« Je vais voir le procureur de permanence. Pas celui du secteur pénitentiaire, mais un magistrat du pôle financier que je connais bien. Si nous lui apportons les preuves numériques du téléphone de Nadine accompagnées d’un témoignage sous serment recueilli par huissier, nous pouvons obtenir une commission rogatoire secrète. Une mise sous écoute totale de votre sœur pendant les quatre jours qui viennent. Mais pour que cela marche, Sarah, vous devez rester morte pour elle. »
« Considérez que je n’existe plus, Maître. »