Le silence qui s’abattit sur la pièce devint suffocant. Grace se figea, son visage perdant le peu de couleurs qui lui restait. Une terreur viscérale, animale, la saisit ; elle ramena ses genoux contre sa poitrine, prête à fuir ou à subir. Victoria, sentant le renfort arriver, redressa la tête, tentant de retrouver son masque d’autorité impériale, bien que ses mains trahissent une légère fébrilité.

Robert, quant à lui, ne bougea pas d’un pouce. Il se tourna vers la porte du salon qui donnait sur le grand vestibule de marbre.

Les pas de Julien résonnèrent bientôt sous les voûtes de l’entrée. C’était une démarche pesante, heurtée, trahissant la nervosité et l’alcool pris en ville pour anesthésier la panique de la journée. Le jeune homme entra dans le salon en desserrant sa cravate en soie sombre. Il avait le visage bouffi, les traits tirés de ceux qui jouent une partie perdue d’avance, mais ses yeux gardaient cette morgue hautaine, cette arrogance héritée qui lui tenait lieu de colonne vertébrale.

« Bonsoir, lança-t-il d’une voix éraillée en jetant son manteau de cachemire sur un fauteuil crapaud. Les nouvelles de Paris sont exécrables. Il va falloir que nous convoquions… »

Il s’interrompit.

Il venait de voir Grace, recroquevillée dans l’ombre du canapé, la joue marquée par les ecchymoses de la veille. Puis son regard glissa vers sa mère, pâle et rigide comme une statue funéraire. Enfin, il rencontra les yeux de son père.

Julien tenta d’esquisser un sourire, un rictus forcé qui se décomposa aussitôt sur ses lèvres.

« Tiens… tu es rentré plus tôt de ton domaine de chasse, père ? Tu… tu aurais dû me prévenir. Nous aurions pu dîner ensemble et parler des dossiers en souffrance. »

Robert le fixa pendant ce qui parut une éternité. La lumière tamisée des lampes à abat-jour soulignait chaque ride du vieil homme, sculptant un visage d’une sévérité biblique.

« Approche, Julien, dit Robert. »

Le ton était si neutre que Julien hésita. Il jeta un coup d’œil interrogateur à sa mère. Victoria fit un imperceptible signe de tête vers le sol, un avertissement muet que son fils, trop habitué à ce que tout s’arrange par des compromis feutrés, ne sut interpréter correctement. Julien fit trois pas en avant, les mains négligemment enfoncées dans les poches de son pantalon de flanelle.

« Écoute, père, commença-t-il avec cette assurance factice des lâches acculés, si Grace t’a raconté des bêtises au sujet de notre dispute d’hier, ne te laisse pas abuser par ses jérémiades. Elle est hystérique depuis des semaines. Elle refuse de coopérer pour le bien de l’entreprise familiale, elle fait des scènes pour des broutilles, et hier, en voulant la retenir pour lui faire entendre raison… »

Le coup partit sans avertissement.

Robert n’avait pas crié. Il n’avait manifesté aucune précipitation théâtrale. D’un mouvement sec, d’une puissance intacte forgée par des décennies de volonté inflexible, il abattit sa paume ouverte en plein sur le visage de son fils. La détonation de la claque claqua sous les hauts plafonds comme un coup de fusil.

Julien chancela, trébucha contre le guéridon en acajou et s’effondra à moitié sur la carpette, tenant sa mâchoire avec une stupeur indicible. Ses yeux s’écarquillèrent de douleur et d’effroi. Jamais, de toute sa vie d’enfant gâté et protégé, une main ne s’était levée sur lui.

« Robert ! hurla Victoria, perdant toute contenance et se précipitant vers son fils. Tu es devenu fou ! Frapper ton propre sang ! Dans cette maison ! »

« Tais-toi ! rugit enfin Robert, d’une voix qui fit trembler les pampilles de cristal du lustre central. Tais-toi, misérable femme ! »

Julien, au sol, releva des yeux brouillés de larmes indignées, le souffle court, bavant presque sous le choc.

« Tu m’as frappé… murmura-t-il, la voix chevrotante. Tu m’as frappé pour cette… pour cette fille ? »

« Non, répondit Robert d’une voix redevenue étrangement calme, mais chargée d’une haine froide qui glaça les veines du jeune homme. Je ne t’ai pas frappé pour elle. Je t’ai frappé pour moi. Pour laver la honte infinie d’avoir engendré une ordure telle que toi. »

Robert fit un pas vers son fils terré au sol. Julien recula instinctivement, rampant sur les coudes jusqu’à heurter le bas de la bibliothèque.

« Tu croyais que ton nom te protégeait ? reprit le vieil homme. Tu croyais que le sang des Vignes-Hautes te donnait licence d’écraser ceux qui sont plus faibles que toi ? Tu n’es rien, Julien. Rien d’autre qu’un parasite engraissé par le travail des autres, un faussaire médiocre qui utilise la brutalité pour masquer sa propre insignifiance. »

« Robert, je t’en supplie, intervint Victoria, dont le visage aristocratique n’était plus qu’un masque de terreur et de déchéance. Ne fais rien d’irréparable. Pense aux affaires. Pense à notre réputation. Si cela s’ébruite, nous sommes ruinés. Tous autant que nous sommes. »

Robert la regarda avec une pitié écrasante.

« La ruine morale a déjà eu lieu sous ce toit, Victoria. Et elle pue bien plus que n’importe quelle banqueroute. »

Robert se détourna d’eux avec une souveraine indifférence. Il marcha vers le vieux bureau en noyer massif situé dans l’embrasure de la fenêtre, ouvrit le tiroir central et en sortit un lourd dossier de cuir noir noué par un ruban de sergé. Il s’agissait du testament biologique et financier du groupe, les actes de fiducie et les mandats qu’il avait rédigés deux semaines plus tôt, alors que des doutes l’assaillaient déjà sur la gestion de son fils.

Il revint vers le centre de la pièce et jeta les documents sur la table basse, à côté de la tasse de porcelaine abandonnée.

« Tu as rendez-vous lundi à neuf heures avec la brigade financière et les experts judiciaires, Julien, déclara Robert sans la moindre hésitation. J’ai moi-même transmis ce matin à première heure les doubles des livres de comptes et les relevés bancaires luxembourgeois au procureur de la République. »

Julien devint blême, d’une pâleur cadavérique.