— Il devait s’y rendre dès que ses tueurs lui auraient confirmé votre mort au manoir, lâcha Léo. Il veut assister personnellement à la mort de Claire pour être sûr qu’aucun fantôme ne vienne hanter son nouvel empire financier.

Daniel consulta l’horloge du tableau de bord. Il était deux heures quarante-cinq du matin. Il leur restait un peu plus d’une heure pour traverser la périphérie de New York sous la pluie diluvienne, éviter les barrages de police que les complices d’Arthur ne manqueraient pas de faire dresser sous prétexte de l’attaque du manoir, et infiltrer un complexe fortifié.

Daniel ouvrit la boîte à gants verrouillée du 4×4 à l’aide d’une clé dissimulée sous son porte-clés. À l’intérieur reposaient un pistolet semi-automatique Sig Sauer 9mm, trois chargeurs pleins et une boîte de munitions à pointe creuse. C’était tout ce qu’il lui restait de son passé militaire avant qu’il n’échange son treillis contre les costumes trois pièces de la haute finance.

— Papa… dit doucement Emily depuis l’arrière.

Daniel croisa le regard de sa fille dans le rétroviseur. Il n’y avait plus aucune trace de l’enfant terrifiée et mutique d’autrefois. Dans ses yeux noisette, hérités de sa mère, brûlait une flamme indomptable.

— Oui, mon cœur ?

— Ne le laisse pas s’en sortir. Maman nous attend.

Daniel sentit un frisson parcourir sa colonne vertébrale. Ces mots, simples et implacables, effacèrent le moindre doute qui aurait pu subsister dans son esprit. Cette nuit ne se terminerait pas par un compromis d’avocats ou un procès interminable où l’argent d’Arthur achèterait des jurés et des magistrats véreux. Cette nuit se terminerait dans le sang ou dans la délivrance.

Ils roulèrent pendant quarante minutes à travers les zones industrielles désolées du New Jersey, longeant des voies ferrées désaffectées et des dépôts de conteneurs rouillés qui se dressaient comme des murailles géantes sous la pluie noire. Le ciel était zébré d’éclairs lointains qui illuminaient brièvement les silhouettes squelettiques des grues portuaires.

À l’approche du terminal désaffecté, Daniel coupa les phares du Land Rover. Il laissa le véhicule glisser au point mort dans une allée bordée de carcasses de camions abandonnés, à environ trois cents mètres du bâtiment principal.

L’usine de produits chimiques se dressait comme une forteresse lépreuse au bord de l’eau croupie du canal. Des barbelés rouillés couronnaient les clôtures défoncées, et un projecteur balayait méthodiquement la cour centrale où stationnaient deux SUV noirs aux vitres teintées.

— La berline d’Arthur est déjà là, murmura Léo en pointant du doigt une Mercedes blindée garée sous l’auvent de déchargement. Il est arrivé plus tôt que prévu. Il a dû apprendre que vous vous étiez échappé du manoir.

— Reste ici avec Emily, ordonna Daniel en vérifiant la culasse de son arme. Verrouillez les portières de l’intérieur. Si je ne suis pas revenu dans trente minutes, prenez la radio dans le coffre et branchez-la sur la fréquence d’urgence des garde-côtes. Emily connaît le code d’appel maritime de mon yacht.

— Non, répliqua Léo avec fermeté. Tu ne connais pas les lieux. Le bâtiment est truffé de pièges et de portes condamnées. Si tu entres par le rez-de-chaussée, les détecteurs de mouvement donneront l’alerte avant que tu n’aies franchi le hall. Je dois te faire entrer par la conduite d’évacuation des vapeurs qui débouche directement sur le toit du troisième étage.

Daniel hésita. Laisser sa fille seule dans cette voiture au milieu d’un no man’s land industriel lui déchirait le cœur, mais emmener les deux enfants à l’intérieur équivalait à une sentence de mort en cas de fusillade.

— Papa, dit Emily en tendant la main vers lui. Prends Léo avec toi. Moi, je sais me cacher. Tu m’as appris à me faire invisible quand on jouait dans les bois, tu te souviens ? Je vais m’allonger sous le plancher du coffre avec la couverture. Personne ne me verra. Mais va chercher maman. Ne la laisse pas mourir.

Daniel serra la main minuscule de sa fille contre ses lèvres. Il ravala ses larmes, fit basculer le panneau de contreplaqué du double fond du coffre et aida Emily à s’y glisser avec une bouteille d’eau et la radio de secours.

— Quoi qu’il arrive, quoi que tu entendes, tu ne sors pas de là avant que ce soit moi ou ta mère qui t’appelions par ton deuxième prénom. Tu me le promets ?

— Je te le promets, papa. Sauve-la.

Daniel referma le panneau, dissimula l’ouverture sous de vieux chiffons graisseux et verrouilla les portes du véhicule. Puis, se tournant vers Léo, il lui fit un signe de tête.

— Montre-moi le chemin.

Les deux silhouettes se glissèrent dans l’ombre glacée de la nuit. La pluie frappait le bitume avec une violence redoublée, couvrant le bruit de leurs pas dans les flaques boueuses. Léo se déplaçait avec une aisance féline, longeant les murs en briques délabrés, évitant les faisceaux des projecteurs avec une synchronisation parfaite.

Ils atteignirent l’arrière de l’usine où un immense conduit en tôle ondulée s’élevait verticalement le long de la façade aveugle. Une échelle de secours rouillée courait parallèlement au tuyau.

— L’échelon du milieu est cassé au deuxième étage, souffla Léo à l’oreille de Daniel. Ne mets pas tout ton poids dessus.

L’ascension fut un calvaire silencieux. Le métal trempé par la pluie était glissant comme de la glace, et le vent d’est qui soufflait du large menaçait de les arracher à la paroi à chaque bourrasque. Daniel grimpait avec la rage du désespoir, le pistolet calé contre ses côtes, les yeux fixés sur les petites semelles déchirées de Léo qui montait devant lui avec l’agilité d’un funambule des rues.

Ils atteignirent enfin le toit-terrasse encombré de machineries de climatisation éventrées et de flaques d’eau croupie. À travers un lanterneau brisé et obstrué par des toiles plastiques, une faible lueur jaune filtrait depuis l’étage inférieur.

Daniel s’approcha en rampant sur le gravier mouillé et colla son visage contre le verre crasseux.

La scène qui se déroulait en contrebas fit bouillir son sang.