Un sanglot muet déchira la gorge de Daniel. Ses jambes manquèrent de se dérober sous lui. C’était impossible. C’était un cauchemar ou un miracle diabolique. Le corps repêché dans l’Hudson était méconnaissable, défiguré par le séjour prolongé dans l’eau et les heurts contre les piliers en béton du pont Verrazzano, mais les empreintes dentaires avaient prétendument confirmé l’identité. Les funérailles avaient eu lieu sous une pluie battante. La tombe de marbre blanc au cimetière de Greenwood portait le nom de Claire Sinclair.

Alors qui reposait dans cette tombe ?

— Où est-elle ? demanda Daniel, dont la fureur avait entièrement cédé la place à une panique viscérale. Dis-moi où elle est, et le million est à toi. Je te donne dix millions. Tout ce que tu veux. Dis-moi où elle est !

— Je ne veux pas de ton argent, lâcha le garçon en jetant un regard de mépris pur sur l’assistance couverte de diamants et de montres de luxe. L’argent ne soigne pas les blessures par balle. Il faut partir. Maintenant. Les hommes qui la gardent ont vu que je m’étais échappé du hangar. Ils savent que je suis venu ici.

Soudain, une détonation sourde retentit à l’extérieur du domaine.

Le fracas d’une vitre blindée qui vole en éclats résonna depuis le vestibule d’entrée. Les lustres oscillèrent sous l’onde de choc. Des cris de terreur déchirèrent le salon alors que la foule des invités se bousculait vers les sorties de secours, renversant les tables de buffet, les verres de cristal et les présentoirs de fleurs rares.

— Monsieur Sinclair, baissez-vous ! hurla Marcus, le chef de la sécurité, en dégainant son arme de service.

Trois hommes vêtus de combinaisons tactiques noires, le visage masqué par des cagoules sombres, firent irruption par la porte principale. Leurs armes automatiques étaient équipées de silencieux volumineux qui crachaient de courtes flammes sèches. En une fraction de seconde, deux agents de sécurité postés près du vestiaire s’écroulèrent, le torse criblé de balles, leurs corps glissant lourdement le long des boiseries d’acajou.

Ce n’était pas un cambriolage. C’était un commando d’exécution.

— Ils sont là pour le gamin ! cria Marcus en ouvrant le feu pour couvrir la retraite de son patron. Fuyez par le passage privé de la bibliothèque !

Daniel ne réfléchit pas. L’instinct paternel prit le pas sur toute considération rationnelle. D’un bras puissant, il souleva Emily contre sa poitrine, tandis que de l’autre main, il agrippait fermement le poignet du garçon vagabond.

— Suis-moi si tu veux vivre ! lui cria Daniel.

Le garçon ne se fit pas prier. Il courait avec une agilité forgée par les ruelles sombres et les toits abandonnés. Ils traversèrent la salle de bal en zigzaguant entre les fauteuils renversés, évitant les éclats de verre qui pleuvaient des fenêtres supérieures sous le feu nourri des assaillants. Derrière eux, Daniel entendit distinctement une voix hurler en allemand : « Tuez le gosse ! Ne laissez aucun témoin ! »

Ils s’engouffrèrent dans la grande bibliothèque aux rayonnages séculaires. Daniel plaqua sa paume contre un panneau de chêne mouluré dissimulant un lecteur biométrique. Le mur coulissa avec un gémissement pneumatique, révélant un escalier en colimaçon plongeant dans les entrailles souterraines de la propriété, vestige des réseaux de contrebande de l’époque de la prohibition sur Long Island.

Daniel poussa les deux enfants à l’intérieur et s’engouffra à leur suite juste au moment où une rafale de mitraillette labourait les reliures en cuir des encyclopédies à hauteur de tête. Il actionna le verrou d’urgence. La porte blindée se referma avec la lourdeur d’un tombeau.

L’obscurité était presque totale, rompue seulement par le halo verdâtre des lumières de secours le long des marches humides.

Emily s’agrippait au cou de Daniel avec une force désespérée, son petit corps secoué de spasmes silencieux. Elle ne pleurait plus à chaudes larmes, mais sa respiration était hachée, ses yeux fixés sur le visage impassible du garçon.

— Comment tu t’appelles ? demanda Daniel entre deux inspirations rauques, alors qu’ils descendaient les marches quatre à quatre vers le tunnel menant au garage souterrain secret.

— Léo, répondit le garçon sans essoufflement notable.

— Pourquoi ces hommes veulent-ils ta mort, Léo ? Et qu’est-ce que Claire a à voir là-dedans ?

Léo s’arrêta net au bas de l’escalier, obligeant Daniel à s’immobiliser. Dans la pénombre du tunnel de béton, le regard du jeune garçon semblait chargé d’une amertume bien trop lourde pour un enfant de son âge.

— Parce que ta femme n’est pas morte par accident il y a trois ans, monsieur Sinclair. Sa voiture a été poussée dans le fleuve par les hommes de ton frère. Et la femme qu’ils ont mise dans le cercueil était une sans-abri toxicomane qui lui ressemblait, dont ils ont brûlé les empreintes digitales et altéré la mâchoire avec l’aide d’un légiste corrompu. Claire a survécu parce qu’elle a réussi à casser la vitre arrière avant que la voiture ne touche le fond. Mais ils l’ont rattrapée sur la berge. Ils l’ont enfermée dans une clinique clandestine désaffectée sur les docks de Newark.

Le sang de Daniel sembla se figer dans ses veines.

— Arthur… mon propre frère ? Pourquoi ferait-il une chose pareille ? C’est lui qui m’a soutenu pendant ma dépression ! C’est lui qui a géré le trust familial quand je n’avais plus la force de sortir de mon lit !

— Justement, répliqua Léo avec une sévérité implacable. C’est pour ce trust. Claire avait découvert qu’il détournait des dizaines de millions vers des comptes offshore pour financer un réseau de trafic d’armes et de faux contrats d’État. Elle s’apprêtait à aller voir le procureur fédéral le soir même où elle a été attaquée. Arthur ne pouvait pas la tuer immédiatement parce que les codes des comptes cryptés de l’héritage de votre fille nécessitent une clé vocale que seule Claire possède… et qu’elle a refusé de prononcer pendant trois ans, malgré la torture.