« Parle. »
À l’autre bout du fil, la voix de Marcus, son chef de sécurité posté aux abords du théâtre de Suffolk Street, était hachée par le souffle du vent d’est.
« Patron, ils ont retourné la planque de la fille sous le quai de chargement. Ils n’ont rien laissé. Ils ont éventré ses cartons, mis le feu à ses couvertures. Ils cherchent quelque chose de précis. Et il y a pire. »
« Quoi ? »
« Le véhicule qui supervisait les nettoyeurs sur place est une berline blindée immatriculée au nom du consulat honoraire de Saint-Moritz. C’est la fondation Castiglione. C’est Victor Castiglione lui-même qui commande la traque. »
Adrian ferma les yeux une seconde, serrant l’appareil jusqu’à ce que ses phalanges blanchissent. Victor Castiglione. L’ancien associé de Richard Vance, l’homme qui avait racheté à vil prix les actions orphelines de la société après la catastrophe, l’homme qui siégeait aujourd’hui au sommet du fonds d’investissement le plus puissant de Wall Street. L’homme qu’Adrian soupçonnait depuis une décennie d’avoir posé la mèche qui avait détruit la famille Vance.
« Restez en retrait, Marcus. Ne déclenchez aucun contact. Ramenez tous les effectifs disponibles devant le salon. On bouge dans dix minutes. »
Il raccrocha et se tourna vers la femme dans le fauteuil. Theo venait de passer une serviette chaude autour de ses cheveux courts et lui tendait un peignoir de soie anthracite, l’aidant à s’extirper de ses guenilles qui finirent au fond d’un sac étanche.
Débarrassée de sa crasse et de ses hardes, Wren apparaissait dans une clarté presque brutale. Elle était mince, nerveuse comme une lame d’épée, les muscles des bras et des jambes affûtés par dix ans de survie pure. Mais c’était son regard qui arrêtait le souffle : un mélange incandescent d’orgueil brisé et de défi implacable.
« Tu as quelque chose qui lui appartient, n’est-ce pas ? » demanda Adrian en s’approchant. « Ce n’est pas un hasard si tu te cachais précisément sur Suffolk Street, à cent mètres de l’ancien siège social des Vance. Ce n’était pas un abri de fortune. Tu surveillais l’immeuble. »
Elle glissa ses bras dans les manches du peignoir sans un mot, frottant distraitement la commissure de ses lèvres où persistait une goutte de sang séché.
« Mon père n’était pas un imbécile, » dit-elle d’une voix basse, où perçait enfin l’écho de l’éducation raffinée qui avait été la sienne autrefois. « Il savait que Victor allait le trahir. La nuit de l’incendie, il ne m’a pas dit de m’enfuir vers la police. Il m’a dit : “Va sous la terre, ma petite bête. Deviens une ombre jusqu’à ce que tu sois assez forte pour leur trancher la gorge.” Et il m’a donné la clef. »
Elle porta la main à son cou, mais ses doigts ne trouvèrent rien. Adrian comprit immédiatement.
« Elle était dans tes cheveux. »
« Dans la mèche derrière la tête, tressée avec du fil de fer et du goudron, » murmura-t-elle, son regard se posant sur l’un des blocs compacts que les apprentis n’avaient pas encore évacués. « Une clef de coffre magnétique de la Banque Mercantile de Manhattan. Le coffre 804. Tout y est : les comptes secrets de Castiglione, les ordres de virement pour l’explosif militaire utilisé contre notre maison, et les noms des trois juges fédéraux qui ont étouffé l’enquête. »
Theo, blanc comme un linge, fit un geste discret vers un tiroir en inox et en sortit une paire de pinces coupantes. Sans poser de question, comprenant que sa propre survie dépendait de son obéissance immédiate, le coiffeur ramassa le paquet de crins désigné par la jeune fille, le posa sur son chariot en métal et commença à le dépecer avec la précision d’un anatomiste. Au bout de deux minutes d’effort, le métal cliqueta contre le carrelage. Un petit cylindre en titane noirci, surmonté d’une puce dorée intacte, roula aux pieds d’Adrian.
Adrian se baissa, le ramassa et le glissa dans la poche intérieure de son manteau.
« Maintenant, » dit Wren en relevant le menton, « tu as ce que tu voulais. Tu peux me laisser partir. Donne-moi dix dollars pour un ticket de métro et oublie que tu m’as vue. »
« Si tu sors par cette porte maintenant, » répliqua-t-il durement, « tu ne feras pas vingt mètres. Victor a déployé ses chiens dans tout le quartier. La seule raison pour laquelle ils n’ont pas encore enfoncé cette vitrine, c’est qu’ils ne savent pas si tu es encore vivante ou si je t’ai déjà fait évacuer. Tu viens avec moi. »
« Je ne fais confiance à personne, Adrian Kane. Pas même au chien fidèle de mon père. »
« Tu n’as pas besoin de me faire confiance. Tu as seulement besoin de vengeance. Et pour ça, tu as besoin de mes armes, de mes avocats et de mes voitures. Seule, tu n’es qu’une proie de plus que l’on retrouvera flottant dans l’East River avec deux balles dans la nuque. »
Un bruit sourd retentit soudain sur la chaussée extérieure, suivi immédiatement par le crissement furieux de pneus sur l’asphalte humide. Adrian pivota d’un bloc, tirant son automatique de sous son aisselle malgré la déchirure atroce qui lui sciait les côtes.
À travers les grandes vitres du salon, une camionnette de livraison noire venait de percuter l’arrière de l’une des berlines d’escorte stationnées devant l’entrée. Des portières coulissantes s’ouvrirent à la volée. Quatre hommes en vestes tactiques civiles, fusils courts dissimulés sous de longs imperméables, en jaillirent avec une rapidité millimétrée. Le garde du corps de droite tenta de lever son arme, mais deux détonations sourdes, étouffées par des silencieux en carbone, trouèrent sa poitrine. Il s’effondra contre le montant en laiton de la porte dans une éclaboussure de sang sombre.
« Aux abris ! » hurla Adrian en projetant Theo et ses apprentis derrière le comptoir d’accueil en marbre massif.