Adrian Kane sentit ses poumons se vider d’un trait. La douleur de sa côte fracturée le transperça comme un clou chauffé au rouge, mais il ne cilla pas. Ses yeux s’agrandirent, fixés sur le dessin que la chair portait en mémoire.

« Éléonore… » souffla-t-il, la voix rauque, si basse que Theo lui-même ne la perçut que comme un froissement de soie. « Éléonore Vance. »

La femme assise dans le fauteuil de cuir noir ne bougea pas les paupières, mais un tressaillement imperceptible parcourut ses épaules nues, sous les lambeaux de son tricot pourri. Ses doigts crispés sur les accoudoirs enfoncèrent la garniture jusqu’à en faire craquer les coutures. Elle ne répondit rien. Elle s’était murée dans le silence que les bêtes traquées adoptent quand le piège se referme enfin.

Theo continuait d’avancer centimètre par centimètre. Les blocs de crins fossilisés tombaient l’un après l’autre sur le carrelage immaculé dans un bruit sec et mat de pierre heurtant la pierre. Deux apprentis aux visages masqués ramassaient les débris avec de grandes pelles en cuivre, le front luisant de sueur, n’osant regarder ni le milliardaire blessé qui montait la garde comme un soldat d’infanterie, ni la vagabonde dont le visage commençait à émerger de sa chrysalide d’immondices.

Ce n’était plus une informe masse de crasse. C’était un visage d’une régularité tranchante, presque sévère, avec des pommettes hautes taillées pour capter la lumière, un menton délicat mais fendu au milieu d’un pli d’entêtement, et ce nez droit, aristocratique, qui appartenait à une seule lignée de la côte Est des États-Unis. La lignée des Vance. Ceux qui avaient possédé la moitié des chantiers navals de Brooklyn avant que le patriarche, Richard Vance, ne périsse dans l’explosion de son propre manoir à Long Island dix ans plus tôt. Une tragédie que la presse avait alors classée parmi les règlements de comptes mafieux ou les défaillances de gaz, et dont Adrian Kane n’avait jamais avalé la version officielle.

Car Adrian, avant de bâtir son empire logistique et ses réseaux d’influence souterrains, avait été le protégé de Richard Vance. Et la nuit où les murs s’étaient effondrés sous les flammes, il avait juré à un mourant de veiller sur une enfant de treize ans que personne n’avait jamais retrouvée dans les décombres. On avait cru ses os réduits en cendres.

« Theo, » dit Adrian sans quitter la silhouette des yeux. « Faites vite. »

« J’y mets tout mon savoir-faire, Adrian, » murmura le coiffeur en inclinant la tête. « Il y a de la vermine incrustée, des plaies de frottement sur le cuir chevelu. Si je vais trop vite, j’arrache l’épiderme avec la gangue. »

L’eau tiède commença à couler du robinet chromé vers le bac de rinçage. Quand les premières gouttes touchèrent son crâne nu, la jeune femme eut un haut-le-cœur violent. Elle tenta de se redresser d’un bond, prise de panique animale, les yeux grands ouverts sur les rangées de miroirs dorés qui lui renvoyaient des douzaines de reflets terrifiants. Ses pupilles, d’un bleu d’orage d’une pâleur presque translucide, glissèrent autour d’elle comme pour localiser une issue de secours.

Adrian fit un pas. Il ne tenta pas de la toucher ; il connaissait trop bien la réaction des créatures sauvages pour commettre cette erreur. Il écarta simplement son manteau pour lui montrer ses mains ouvertes et vides.

« Personne n’entre ici sans mon accord, Wren, » dit-il d’une voix posée, dénuée de tout tremblement. « Les portes sont verrouillées par mes hommes à l’extérieur. Les hommes de Suffolk Street ne savent pas où tu es. Ils croient que je suis mort dans cette ruelle ou en train d’agoniser chez un médecin clandestin. Tu m’as caché sous ton ombre. Laisse-moi te cacher sous la mienne le temps que l’eau coule. »

Ses yeux rencontrèrent les siens. Une lueur féroce et ancienne passa dans son regard, la trace indélébile des hivers d’acier passés sur le béton gelé, des meutes de rats fuyant sous les traverses de fer, des prédateurs humains esquivés dans les tunnels de service abandonnés de la ligne F.

« Tu as prononcé ce nom, » cracha-t-elle, et sa voix n’était plus le croassement étouffé de la ruelle, mais un sifflement dur, trempé dans la méfiance. « Si tu le répètes, je te crève l’autre œil, Kane. »

Adrian esquissa un très mince sourire malgré la brûlure dans son flanc.

« Donc, tu sais qui je suis. »

« Les journaux que le vent jette sur les voies ferrées parlent de toi, » répliqua-t-elle en replongeant la tête en arrière contre la céramique, cédant à nouveau à la pression des doigts de Theo. « Le grand Adrian Kane. Le roi des quais et des terminaux portuaires. Le bâtisseur qui dîne avec les juges et fait taire les procureurs. Tu n’es pas plus propre que les assassins qui te traquaient hier soir. Tu pues la poudre et le sang. La seule différence, c’est que ton costume coûte cinquante mille dollars et que tu dors au chaud. »

« Peut-être, » concéda-t-il. « Mais hier soir, ces assassins cherchaient un carnet que mon chauffeur portait sur lui. Et ce matin, en voyant ta cicatrice, je comprends enfin pourquoi ils voulaient ma mort avec tant d’urgence. »

Theo appliquait une huile neutre, massant doucement la chevelure courte qui subsistait. Les mèches sauvées du désastre retombaient désormais en un carré brut, couleur de châtaigne sombre, d’une épaisseur étonnante. Les mains du coiffeur tremblaient légèrement. Même pour un homme habitué aux caprices des têtes couronnées de Manhattan, la tension qui saturait l’air du salon était insoutenable. Deux gardes du corps d’Adrian, sanglés dans des complets sombres, s’étaient postés de chaque côté de la verrière d’entrée, scrutant le trottoir de la Cinquième Avenue où la circulation du matin s’intensifiait sous un ciel gris ardoise.

Soudain, une vibration sourde ébranla la console en marbre. Le téléphone satellite d’Adrian, posé près du grand miroir, s’alluma. L’écran n’affichait aucun numéro, seulement une série de symboles chiffrés.

Adrian s’en saisit et décrocha sans saluer.