Elle ne savait pas tout cela par magie ou par empathie. Elle savait tout cela parce qu’elle séquestrait la véritable Isabel au fond de ma propre demeure, dans une annexe désaffectée que je ne visitais jamais, lui extorquant chaque détail intime de notre vie conjugale sous la torture psychologique et la menace permanente d’éliminer nos enfants si elle refusait de coopérer.

Un, deux, trois, quatre.

« Isabel, reviens ! »

Une inspiration rauque déchira soudain la nuit. La poitrine d’Isabel se souleva violemment. Elle se tourna sur le côté dans un spasme violent, vomissant un liquide biliaire mêlé de mucus, toussant à s’en briser les côtes.

Je la pris dans mes bras, l’asseyant contre mon torse pour lui dégager les voies respiratoires. Ses yeux s’ouvrirent lentement, embués de larmes, cherchant désespérément un point d’ancrage dans la pénombre.

« Mateo… » croassa-t-elle, ses doigts décharnés s’agrippant au revers de ma veste avec la force du désespoir. « Les… les petits… »

« Ils vont bien, mon amour. Ils sont là. Regarde. »

Sofia, Lucas et Mateo Jr. traversaient la pelouse à toute vitesse, devançant les ambulanciers qui couraient avec leur civière et leurs bouteilles d’oxygène.

« Maman ! » cria Sofia, une plainte d’une pureté déchirante qui fendit l’air nocturne.

Lorsque la fillette s’effondra sur l’herbe aux côtés de sa mère, Isabel fondit en larmes. Ses bras squelettiques entourèrent sa fille aînée dans une étreinte que le temps et la cruauté humaine n’avaient pu briser. Lucas et le petit Mateo se jetèrent à leur tour sur elle, couvrant son visage émacié de baisers désordonnés, mêlant leurs larmes aux siennes dans un sanglot collectif qui lavait d’un coup deux années de cauchemar éveillé.

Les ambulanciers nous entourèrent avec une efficacité professionnelle, posant un masque à haute concentration sur le visage d’Isabel, vérifiant ses constantes, lui installant une voie veineuse.

« Monsieur, vous devez vous écarter, nous devons l’évacuer immédiatement à l’hôpital universitaire, » me dit un médecin urgentiste en me posant une main ferme sur l’épaule.

« Je monte avec elle, » répondis-je sans laisser la place au moindre compromis. « Et mes enfants viennent avec nous. »

L’inspecteur principal de la police nationale, un homme aux tempes grisonnantes nommé Delgado, s’approcha tandis qu’on chargeait Isabel sur le brancard. Il jeta un coup d’œil par la porte d’entrée ouverte vers le corps sans vie de Victoria dans le hall.

« Monsieur Silva ? Que s’est-il passé ici ? Qui est cette femme à l’intérieur ? »

Je regardai le policier, puis je regardai ma famille. Pour la première fois depuis deux ans, le poids écrasant qui me sciait les poumons avait disparu, remplacé par une lucidité glaciale.

« La femme à l’intérieur s’appelait Victoria Vance, inspecteur. C’était un monstre. Et la femme sur ce brancard… c’est mon épouse, Isabel Mendoza de Silva. La femme que vous avez enterrée il y a deux ans sur la base de faux rapports d’identification. Vous avez beaucoup de questions à poser à votre médecin légiste en chef. Mais pour l’instant, ma seule priorité est de voir ma femme vivre. »

Delgado resta bouche bée, observant le visage pâle d’Isabel sous le masque transparent, reconnaissant sans doute les traits de la célèbre héritière dont la disparition tragique avait défrayé la chronique espagnole deux ans plus tôt. Il fit un pas en arrière et hocha la tête, le regard empreint d’une gravité nouvelle.

« Montez dans l’ambulance, monsieur Silva. Nous sécurisons les lieux et nous vous rejoignons à l’hôpital. »

Le trajet vers l’hôpital de La Paz fut un mélange irréel de bruits mécaniques, de bips cardiaques réguliers et de silences suspendus. Dans l’espace confiné du véhicule de secours, ma main ne quitta pas celle d’Isabel. Ses doigts, rugueux et glacés, serraient les miens avec une intensité croissante à mesure que l’oxygène pur chassait le poison de son sang. En face de nous, assis sur la banquette rabattable, Sofia veillait sur ses deux frères endormis de fatigue et de soulagement contre ses épaules.

Arrivés aux urgences, Isabel fut immédiatement prise en charge par une équipe de réanimation toxicologique. Les portes battantes du bloc se refermèrent, me laissant seul dans le couloir carrelé de blanc avec mes trois enfants.

Je m’assis sur les sièges en plastique, les tirant tous les trois contre moi. Sofia posa sa tête sur mes genoux.

« Comment as-tu su, Sofia ? » lui demandai-je à voix basse, caressant ses cheveux sombres qui sentaient encore la peur et la nuit. « Comment as-tu trouvé la clé ? »

La fillette releva les yeux vers moi. Son regard possédait cette maturité précoce et douloureuse qu’ont les enfants qui ont dû grandir trop vite au milieu des prédateurs.

« Victoria gardait toujours cette clé dans une petite boîte métallique cachée dans le double fond de son coffre à bijoux, » raconta-t-elle doucement. « Au début, elle nous interdisait d’aller dans l’aile ouest. Elle disait que le plancher était pourri et dangereux. Mais il y a un mois, alors que tu étais en voyage d’affaires à Francfort, j’ai entendu quelqu’un taper contre la tuyauterie de la salle de bains. Trois coups lents, trois coups rapides, trois coups lents. »

« Le code Morse, » murmurai-je, sidéré. « Le signal de détresse. C’est ce que son grand-père marin lui avait appris quand elle était petite. »

« Oui, » poursuivit Sofia. « Isabel me l’avait appris aussi, un été à Majorque. Alors, j’ai répondu de la même façon sur le tuyau du radiateur. Et puis, hier soir, pendant que Victoria préparait le dîner, je me suis glissée dans sa chambre. J’ai pris la clé. Je suis allée jusqu’à la porte grise. J’ai glissé un mot sous la porte avec mon prénom. Et maman a glissé son bracelet en retour… C’est là que Victoria est arrivée derrière moi avec la batte. Si tu n’étais pas entré à cette seconde exacte, papa… elle nous aurait massacrés. »

Je serrai ma fille contre moi à m’en briser les os, embrassant son front avec une ferveur presque religieuse.