« Sofia… »
Ce murmure n’était pas un produit de mon imagination en lambeaux. C’était une modulation brisée, éraillée, mais dont chaque inflexion d’accent andalou portait l’empreinte indélébile de la femme que j’avais pleurée pendant deux longues années. Deux années d’un deuil si vorace qu’il m’avait jeté, hébété et brisé, dans les bras de Victoria.
Victoria.
Je tournai lentement la tête vers celle qui portait mon alliance depuis six mois. Elle était adossée au mur lambrissé, les épaules affaissées, mais son visage n’exprimait plus la stupeur paniquée de l’épouse prise en défaut. Ses traits d’ordinaire si harmonieux, si méticuleusement fardés, s’étaient figés dans un rictus d’une dureté minérale. La batte de baseball en frêne gisait sur le tapis d’Orient entre nous deux, lourde de la menace sourde qu’elle venait de brandir contre mes enfants.
« Ne tourne pas cette clé, Mateo, » dit-elle d’une voix qui avait perdu toute douceur mielleuse, redevenue tranchante comme un scalpel. « Tu crois que tu vas sauver un fantôme. Tu ne feras que déclencher un massacre. »
« Papa, la caméra ! Regarde là-haut ! » cria Lucas, mon cadet de huit ans, en s’agrippant frénétiquement à la manche de ma veste de voyage. Il pointait un coin sombre de la corniche en stuc.
Une petite diode rouge y palpitait silencieusement, son œil de verre grand ouvert sur la scène. Juste à côté, un boîtier noir neuf, relié par un câble fin courant le long de la plinthe jusqu’à l’interstice supérieur de la porte blindée, laissait entendre un imperceptible sifflement électronique.
Mon plus jeune fils, Mateo Jr., cinq ans, cachait son visage trempé de larmes contre mon genou, hoquetant de terreur. Sofia, droite comme un cierge malgré ses douze ans, ne quittait pas Victoria des yeux. Ses petites mains d’enfant étaient fermées sur ses poings, ses ongles s’enfonçant dans sa chair jusqu’au sang.
« Elle a mis des bonbonnes dans le faux plafond la semaine dernière, » lâcha Sofia, la voix blanche. « Elle a dit aux ouvriers que c’était pour désinfecter les termites. Mais hier soir, quand tu étais encore en réunion à Zurich, je l’ai entendue au téléphone. Elle parlait en allemand avec un homme. Elle disait : S’il découvre quoi que ce soit à son retour, on purge la pièce. Vingt secondes de cyanure et il ne restera que des cendres méconnaissables. »
Un frisson glacial me paralysa les vertèbres. Mon regard passa de la diode rouge au visage impassible de Victoria.
« Qui est là-dedans ? » articulai-je, ma voix n’étant plus qu’un grondement sourd, vibrant de rage et d’une incompréhension abyssale. « Qui as-tu enfermé ici, Victoria ? Isabel est morte à l’hôpital de la Paz. J’ai signé l’acte de décès. J’ai vu son corps calciné… »
« Tu as vu ce qu’on t’a permis de voir, pauvre idiot, » siffla Victoria en esquissant un pas en arrière vers l’escalier menant au rez-de-chaussée. « Tu as vu des restes d’ADN manipulés par un légiste corrompu et un cercueil scellé. Tu étais tellement noyé dans ton chagrin, tellement pressé de trouver une mère de substitution pour ta misérable portée, que tu as gobé chaque mensonge que je t’ai servi sur un plateau d’argent. »
« Pourquoi ? » hurlai-je en faisant un pas vers elle, mes poings serrés au point de faire craquer mes jointures.
« Pour la seule chose que ton esprit d’ingénieur aveugle ne regarde jamais : la fondation de ton père. Les cent quarante millions d’euros bloqués sous la tutelle exclusive de la lignée directe d’Isabel Mendoza. Tu croyais que je t’aimais, Mateo ? Tu croyais qu’une femme comme moi s’enticherait d’un veuf éploré et de trois gosses braillards par pure charité chrétienne ? »
Un déclic métallique retentit au-dessus de nous. La diode rouge passa brusquement du clignotement lent à une pulsation frénétique.
« Elle a la télécommande ! » hurla Sofia en se jetant vers l’avant.
Je vis la main droite de Victoria plonger dans la poche de son tailleur en lin crème. Le reflexe me fit bondir. J’oubliai la fatigue des dix heures de vol, oubliai l’épuisement des nuits sans sommeil. Je me projetai sur elle comme un fauve acculé. Mon épaule heurta violemment son buste, la projetant contre la balustrade de chêne massif qui bordait la mezzanine.
Elle poussa un cri d’orfraie. Un petit boîtier rectangulaire, doté d’une antenne télescopique et d’un bouton poussoir sous clapet jaune, lui échappa des doigts et rebondit sur le parquet ciré avant de glisser vers le vide de la cage d’escalier.
« Non ! » rugit-elle.
Dans un réflexe désespéré, Victoria tenta de plonger pour rattraper l’appareil. Ses talons hauts se dérobèrent sous elle. Son corps bascula lourdement par-dessus la rambarde. J’entendis le fracas assourdissant de sa chute, suivi d’un craquement sec et écœurant sur le carrelage en marbre du grand hall, quinze mètres plus bas. Puis, le silence. Un silence lourd, épais, suffocant.
« Papa… » pleura Lucas, les mains sur les oreilles.
Je ne perdis pas une seconde pour vérifier si elle respirait encore. Le boîtier s’était écrasé au rez-de-chaussée avec elle, mais le compte à rebours semblait déjà engagé. Au-dessus de la porte grise, le boîtier noir émit un bip strident, continu. Un fin sifflement de gaz sous pression commença à fuser à travers les fentes d’aération supérieures.
« Les enfants, reculez ! » ordonnai-je d’une voix de tonnerre. « Descendez les escaliers de service ! Sortez dans le jardin, maintenant ! »
« Non, papa ! On ne te laisse pas ! » cria Sofia, les larmes coulant enfin sur ses joues rougies.
« Obéis-moi, Sofia ! Prends tes frères et sors ! Appelle la police avec mon portable, il est sur la table de l’entrée ! Filez ! »
Devant l’autorité désespérée de mon regard, Sofia hocha la tête, empoigna le bras de Lucas et souleva le petit Mateo dans ses bras avant de détaler vers l’aile est. Leurs pas précipités résonnèrent brièvement avant de s’estomper.