J’étais seul face à la porte scellée. Le sifflement du gaz s’intensifiait, libérant une odeur âcre, légèrement soufrée, mêlée à des relents d’amande amère qui me prirent instantanément à la gorge. Le cyanure.
Mes mains tremblaient avec une violence inouïe. J’introduisis la clé en laiton dans la fente. Elle s’enfonça avec une douceur terrifiante. Je tournai dans le sens des aiguilles d’une montre. Un premier déclic. Un deuxième. Un troisième. C’était une serrure de sécurité à triple panneton.
De l’autre côté du panneau de bois renforcé de métal, une quinte de toux rauque et étouffée se fit entendre, suivie du choc désespéré d’un corps s’abattant contre le battant.
« Mateo… ouvre… je t’en prie… »
C’était sa voix. Plus aucun doute possible. Ce n’était ni un magnétophone, ni une illusion machiavélique née de ma culpabilité. C’était Isabel.
Je poussai violemment la porte. Elle refusa de bouger d’un millimètre.
« Merde ! » criai-je en m’acharnant sur la poignée.
Il y avait un verrou mécanique extérieur, un loquet lourd camouflé sous le chambranle supérieur. Mes yeux commençaient à me brûler sous l’effet des émanations toxiques qui filtraient dans le couloir. Je toussai à mon tour, sentant ma trachée s’enflammer. Levant les yeux, je vis le loquet en acier trempé, retenu par un cadenas à combinaison.
Pas le temps de chercher un code. Pas le temps de réfléchir.
Je fis volte-face, ramassai la batte de baseball abandonnée par Victoria et pris tout mon élan. Frappant de toutes mes forces contre le point d’ancrage du loquet, le choc résonna dans mes avant-bras comme une décharge électrique. Le bois autour des vis éclata. Un deuxième coup. Un troisième, porté avec l’énergie brute d’un père et d’un mari rendu fou furieux par l’injustice.
Le métal céda enfin dans un arrachement strident.
D’un coup d’épaule frénétique, j’enfonçai la porte qui s’ouvrit avec fracas dans une obscurité presque totale, saturée d’une brume blanchâtre et piquante.
« Isabel ! »
L’air dans la pièce était irrespirable. Je tirai le col de ma chemise sur mon nez et ma bouche, plissant les yeux dans la pénombre. La pièce n’avait pas de fenêtre ; c’était un ancien débarras aveugle, autrefois utilisé pour stocker les archives familiales. À la lueur vacillante de l’éclairage du couloir, je distinguai un lit de camp sommaire, un seau hygiénique, des bouteilles d’eau en plastique éparpillées sur une dalle de béton nu, et, affalée contre le mur du fond, une silhouette d’une maigreur effrayante.
Elle portait des vêtements en lambeaux, une vieille chemise d’homme devenue grise de crasse. Ses cheveux noirs, autrefois soyeux et brillants, étaient emmêlés en dreadlocks poussiéreuses. Mais lorsque son visage se leva vers moi, baigné de sueur et contracté par l’asphyxie, je vis ses yeux. Ces immenses yeux noisette bordés d’or, ceux qui m’avaient captivé le premier jour sur les bancs de l’université de Salamanque.
« Mateo… » souffla-t-elle avant de sombrer dans l’inconscience, la tête retombant lourdement sur sa poitrine.
Je me précipitai. Le gaz descendait lourdement du plafond, tel un linceul invisible. Je la saisis sous les aisselles. Elle ne pesait presque rien, son corps n’était plus qu’un amas d’os saillants sous une peau translucide. La soulevant avec une rage protectrice qui décuplait mes forces, je pivotai vers la sortie.
Le couloir était désormais lui aussi envahi par la fumée toxique. Mes poumons criaient grâce, mes tempes pulsaient violemment sous la privation d’oxygène. Je trébuchai sur le seuil, manquai de tomber, mais parvins à rétablir mon équilibre en m’appuyant contre le chambranle.
« Respire pas, Mateo, respire pas, » me répétai-je mentalement en serrant le corps inerte d’Isabel contre ma poitrine.
Je courus vers l’escalier principal. En bas, dans le hall, Victoria gisait désarticulée sur le damier de marbre noir et blanc. Une mare sombre s’étendait lentement autour de son crâne, ses yeux vitreux fixant le plafond sans vie. La justice du destin venait de s’abattre sur elle avec une célérité impitoyable.
Je dévalai les marches quatre à quatre, sautai par-dessus les dernières marches et me ruai vers la lourde double porte d’entrée qui était restée entrouverte lors de ma première arrivée.
D’un coup de pied magistral, j’ouvris le battant et titubai sur le perron de pierre extérieure.
L’air frais de la nuit madrilène me fouetta le visage comme une bénédiction divine. Je m’écroulai sur la pelouse humide du parc, déposant délicatement Isabel à mes côtés. Mes poumons se remplirent d’air pur dans une série de spasmes douloureux qui me firent cracher une salive amère et brûlante.
« Papa ! Papa ! »
Au loin, près des grilles monumentales de la propriété, les phares d’une patrouille de police et les gyrophares bleus d’une ambulance déchiraient l’obscurité, leurs sirènes hurlant dans la nuit tranquille du quartier de La Moraleja. Sofia tenait ses deux frères serrés contre elle, faisant de grands gestes désespérés pour guider les secours à travers l’allée des cèdres.
Je me penchai sur Isabel. Ses lèvres étaient bleutées, son pouls au creux du cou n’était qu’un battement d’aile de papillon, erratique, imperceptible.
« Ne meurs pas maintenant, » implorai-je en écrasant mes mains sur son sternum pour entamer un massage cardiaque. « Reste avec moi. Isabel, regarde-moi ! Tu es sortie ! Ils sont là, tes enfants sont vivants, je suis là ! »
Un, deux, trois, quatre, insufflation.
Le souvenir de ces deux années de mensonge me traversa l’esprit avec la violence d’un torrent d’acide. Comment avais-je pu être aussi aveugle ?
Victoria était apparue dans ma vie six mois après le prétendu accident mortel d’Isabel. Elle s’était présentée comme une consultante en gestion de patrimoine envoyée par le cabinet juridique suisse qui gérait les avoirs de la famille de ma femme. Elle était élégante, cultivée, d’une douceur infinie avec mes enfants orphelins. Elle savait exactement quels mots prononcer pour apaiser mes crises d’angoisse nocturnes, quelles fleurs Isabel préférait, quelle musique écouter pour calmer le petit Mateo.