« Claire, non… pitié… »
« Emmenez cette ordure », ordonna Mara d’un ton glacial sans même lui accorder un regard. « Et passez les menottes à la petite sœur en bas sur la piste de danse. C’est elle qui réceptionnait les commissions occultes sur son compte de styliste à Milan. Pas de passe-droit pour les princesses du crime. »
Victoria hurlait des injures insensées alors qu’on la traînait sans ménagement hors de la pièce, son diadème glissant de son chignon défait pour rouler misérablement sur le carrelage souillé. Evan fut soulevé du sol par deux agents et jeté hors de ma vue. Ses supplications étouffées se perdirent dans le vacarme des ordres radio qui résonnaient à travers le manoir.
Puis, le monde extérieur s’éteignit complètement pour moi.
Il n’y avait plus de domaine, plus de fraudeurs, plus de trahison. Il n’y avait plus que la voix douce et ferme de l’ambulancière :
« Claire, à la prochaine contraction, tu pousses de toutes tes forces. Tu m’entends ? Donne tout ce que tu as ! »
La douleur me submergea comme un raz-de-marée dévastateur. Je poussai de tout mon être, vidant mes poumons, serrant la main de Mara au point d’en blanchir ses phalanges. Je me battais pour la vie qui grandissait en moi depuis des mois d’angoisse et de mensonges. Je poussai pour laver mon existence de la noirceur des Bellacourt. Je poussai pour offrir la liberté et la lumière à mon enfant.
« Encore une fois, Claire ! La tête est là ! Pousse ! »
Un dernier déchirement immense, une ultime décharge de feu dans tout mon corps, et soudain… un soulagement infini.
Une sensation de vide bienheureux m’envahit.
Pendant trois secondes interminables, un silence absolu régna dans la grande salle de bains de marbre. Seul le bruit régulier des rotors de l’hélicoptère stationné sur la pelouse battait l’air de la nuit. Mon cœur sembla s’arrêter de battre. Je retenais mon souffle, les yeux écarquillés vers les mains de l’ambulancière qui s’affairait vivement avec une poire d’aspiration et des linges chauffants.
Puis, fragile, clair, furieux et magnifique, un petit cri retentit.
Un vagissement aigu, vibrant d’une vitalité indomptable, fendit l’atmosphère lourde de la pièce.
« C’est un garçon », annonça l’ambulancière avec un sourire éblouissant, essuyant le petit corps rose et vigoureux avant de l’envelopper délicatement dans un drap thermique doré. « Il est petit, mais ses poumons sont parfaits. Le score d’Apgar est excellent. Vous avez un petit battant, madame. »
On le posa sur ma poitrine nue, contre ma peau brûlante.
À la seconde où ses minuscules doigts vinrent effleurer ma clavicule, où son petit souffle tiède caressa mon cou, le reste du monde cessa définitivement d’exister. Les larmes qui roulaient désormais sur mes joues n’avaient plus le goût amer de la souffrance ou de la rancœur. Elles étaient douces, pures, libératrices.
« Bonjour, mon ange », murmurai-je en embrassant son front minuscule, encore fripé. « Tout est fini. Nous sommes libres. »
Mara se pencha vers moi, une lueur de fierté et d’émotion rare brillant dans son regard d’enquêtrice aguerrie. Elle posa doucement sa main sur mon épaule.
« Les motards ouvrent la route jusqu’à l’hôpital pédiatrique universitaire. L’équipe de néonatalogie nous attend aux urgences. On y va, Claire. »
On me glissa doucement sur le brancard de transport, mon fils solidement lové contre mon cœur. Alors que les secouristes me guidaient à travers les longs couloirs de la demeure, je vis le spectacle grandiose et dérisoire de la chute d’un empire.
Le grand hall d’honneur de Bellacourt était sens dessus dessous.
Les trois cents invités, issus de la plus haute bourgeoisie d’affaires et de la politique, étaient parqués le long des murs sous la surveillance impassible des tireurs d’élite du SWAT. Leurs robes haute couture et leurs smokings de soirée ne suffisaient plus à dissimuler leur effroi absolu. Céleste, vêtue de sa robe blanche de mariée d’un demi-million de dollars, était effondrée sur une banquette d’apparat, sanglotant de rage et d’humiliation tandis qu’un agent fédéral posait des scellés judiciaires sur sa suite de cadeaux et ses malles de grand luxe.
Près des portes monumentales en fer forgé, Evan était maintenu contre le capot d’un véhicule banalisé, entouré de procureurs adjoints qui lui lisaient la litanie interminable des chefs d’inculpation retenus contre lui. Lorsqu’il aperçut mon brancard franchir le seuil, il tenta un mouvement désespéré en avant, criant mon prénom d’une voix brisée par les larmes :
« Claire ! Regarde-moi ! Ne me laisse pas ! C’est mon fils ! Tu ne peux pas me faire ça ! »
Je ne tournai même pas la tête vers lui.
Je ne voyais que le petit visage endormi blotti contre mon sein, bercé par le rythme rassurant de mes battements de cœur. Evan ne représentait plus rien. Il n’était qu’un dossier de plus, une liasse de preuves archivées dans un carton du greffe, une ombre pathétique balayée par la justice qu’il avait crue pouvoir corrompre à jamais.
L’air frais de la nuit de vendanges m’accueillit sur le perron monumental.
Le ciel au-dessus de la vallée était d’une pureté absolue, constellé de millions d’étoiles scintillantes, totalement indifférent aux folies humaines qui venaient d’exploser sous ses yeux. Le domaine des Bellacourt allait être saisi, démantelé, vendu aux enchères pour dédommager les centaines de familles de fermiers qu’ils avaient ruinées avec leur cupidité insatiable. Leurs vignes centenaires continueraient de donner du fruit, mais sous d’autres mains, plus justes, plus humbles.
On me hissa à bord de l’ambulance médicalisée dont les gyrophares bleus peignaient la nuit d’éclats d’espérance.
Les portes arrière du véhicule se refermèrent dans un claquement sonore et rassurant, coupant net les derniers bruits du monde des faussaires. Mara s’assit sur le strapontin en face de moi, vérifiant son arme de service avant de me lancer un clin d’œil complice.
« Comment vas-tu l’appeler ? » demanda-t-elle doucement tandis que le véhicule démarrait en trombe, s’engageant sirène hurlante sur la grande allée des cyprès.