« Tu as tout prévu », murmura Victoria, le regard brillant d’une fierté perverse. « Tu es un véritable Bellacourt. »
Ils se tournèrent vers la porte, prêts à m’abandonner dans mes fluides, ma douleur et ma terreur.
C’est alors qu’un vrombissement sourd fit vibrer les parois vitrées de la salle de bains.
Au début, ce ne fut qu’un battement régulier, lointain, presque imperceptible sous la musique de fête. Puis le grondement s’amplifia avec une rapidité foudroyante, devenant un vacarme assourdissant qui fit trembler les lustres de cristal du domaine et résonner l’argenterie dans les galeries voisines.
Evan s’arrêta net, la main sur la poignée.
« Qu’est-ce que c’est que ce bruit ? » murmura-t-il, les sourcils froncés.
Le souffle puissant d’immenses pales balaya soudain les jardins extérieurs. Dehors, des cris de surprise et de panique montèrent de la terrasse des réceptions. La musique s’arrêta net dans un grincement d’archets brisés. Des bruits de verres brisés et de chaises renversées résonnèrent dans toute l’aile est.
Un projecteur aveuglant d’une puissance monumentale déchira l’obscurité à travers les impostes en verre dépoli de la pièce d’eau, baignant la pièce d’une lumière blanche et crue, presque irréelle.
Puis, une voix amplifiée par un mégaphone de forte puissance déchira la nuit avec la force du tonnerre :
« Ici le bureau du procureur général de l’État et les forces d’intervention tactique de la police d’État. Que personne ne bouge. Les issues du domaine sont bouclées. Tous les invités sont priés de rester assis les mains visibles. »
Victoria devint livide. Son fard ne parvenait plus à masquer la pâleur spectrale de sa peau.
« Evan… mon Dieu, Evan, qu’est-ce qui se passe ? »
Avant qu’il ne puisse esquisser le moindre geste, un bruit fracassant retentit au bout du couloir de service : la porte battante de sécurité venait d’être enfoncée au bélier. Des pas lourds, rythmés par le cliquetis d’équipements tactiques et de fusils d’assaut, envahirent l’espace à une vitesse prodigieuse.
« Police ! Ne bougez pas ! Au sol ! Tout le monde au sol ! »
La poignée de la salle de bains fut secouée avec violence.
« C’est verrouillé ! » cria une voix d’homme dehors. « Enfoncez ! »
« Non, attendez ! » cria une autre voix, féminine, autoritaire et implacable que je reconnus immédiatement. « Écartez-vous ! »
Une détonation sèche résonna. La serrure explosa sous l’impact d’une charge de rupture. La porte vola en éclats sous un coup de botte magistral, s’écrasant contre le mur carrelé dans un nuage de plâtre et de poussière.
Quatre agents d’élite en tenue noire d’intervention, casqués et armés de fusils tactiques, pénétrèrent en trombe dans la pièce, sécurisant chaque angle avec une fluidité chirurgicale.
« Armes au sol ! Mains sur la tête ! À genoux, immédiatement ! »
Evan, sidéré, tétanisé par la brutalité de l’assaut, laissa échapper sa coupe qui se brisa en mille morceaux sur le sol. Victoria poussa un hurlement aigu avant d’être plaquée contre le mur par un agent imposant qui lui passa instantanément des menottes en acier aux poignets.
« Vous n’avez pas le droit ! » cria Victoria, la voix étranglée. « C’est une propriété privée ! Nous célébrons un mariage ! Savez-vous qui nous sommes ? »
« Victoria Bellacourt, vous êtes en état d’arrestation pour conspiration financière, blanchiment de capitaux en bande organisée, et obstruction à la justice », déclara une femme qui pénétra dans la pièce d’un pas assuré.
Mara Voss.
Vêtue de son imperméable sombre sur son gilet pare-balles frappé des lettres d’or du Bureau du Procureur, elle dégageait une autorité royale. Derrière elle s’engouffrèrent deux ambulanciers paramédicaux en combinaison orange vif, transportant un brancard pliable, des bouteilles d’oxygène et une trousse d’urgence obstétrique monumentale.
« Claire ! » cria Mara en se précipitant vers moi, s’agenouillant sans la moindre hésitation dans l’eau et le sang pour me prendre la main. « Je suis là. Tiens bon, ma grande. Tout est sous contrôle. »
Une nouvelle contraction, plus violente que toutes les autres réunies, me fit cambrer le dos en poussant un cri d’agonie.
L’ambulancière principale se pencha aussitôt sur moi, gantée, examinant rapidement la situation avec un professionnalisme rassurant.
« Dilatation complète », annonça-t-elle calmement à son collègue. « Le travail est trop avancé pour un transport vers l’hôpital central. Le bébé est engagé. On accouche ici, maintenant ! Prépare le kit néonatal et la couveuse mobile de réanimation, c’est un prématuré de huit mois ! »
Mara serra mes doigts de toutes ses forces. Ses yeux bruns plongèrent dans les miens avec une intensité magnétique.
« Regarde-moi, Claire. Oublie ces monstres. Oublie ce lieu maudit. Tu te bats pour ton bébé. Respire avec moi. Allez. Un, deux, trois… »
À deux mètres de nous, Evan, plaqué face contre terre sur le carrelage froid par un policier d’élite dont le genou lui écrasait l’omoplate, essayait désespérément de tourner la tête vers moi.
« Claire… » gémit-il, sa voix tremblante d’une terreur enfantine, son masque de prédateur totalement brisé. « Claire, je t’en supplie… Dis-leur que c’est une erreur… Je t’aime, Claire… C’est notre enfant ! »
Je tournai la tête vers lui, le visage baigné de larmes mais les yeux aussi tranchants que des rasoirs.
Je glissai lentement ma main tremblante sous le revers de ma robe de maternité déchirée, là où une petite poche intérieure cousue par mes soins abritait un second appareil que personne n’avait trouvé : un enregistreur miniature crypté, dont la diode verte clignotait paisiblement.
« Tout est enregistré, Evan », dis-je d’une voix que la douleur ne parvenait pas à briser. « Chaque aveu. Chaque menace. Le projet de m’interner en Suisse. Le vol de Singapour. Tout a été transmis en direct aux serveurs du tribunal fédéral dès l’instant où Victoria a franchi cette porte. »
Evan devint blême comme la mort. Ses yeux s’écarquillèrent de terreur pure tandis que le policier resserrait brutalement les menottes autour de ses poignets, lui arrachant un gémissement de douleur.